mardi 12 mai
Le Mont-Dore - Souvenirs des 29, 30 et 31 mai 1885
J'ai gravi du Sancy la nuageuse cime,
Suivant en maints détours ses rocailleux sentiers,
Et j'ai frémi souvent, quand, le long d'un abîme,
Mon pied devait franchir ses éternels glaciers,
Mais une fois au but, quel enivrant délire !
L'espace... le silence..., et puis cette humble croix,
Lancent le coeur en haut... et je sens que ma lyre,
Devant tout ce sublime, est sans force et sans voix.
On voudrait folâtrer dans la vallée ombreuse,
Effleurer les sept lacs brillant sous le soleil,
Passer d'un vol hardi du Cantal à la Creuse
Qui dessinent leurs monts sur l'horizon vermeil,
On voudrait se jouer dans les eaux de la Dore,
Courir sur les gazons comme un sylphe riant,
Errer sous les sapins dont la brise évapore
Le parfum résineux doux et fortifiant.
On voudrait, pèlerin récitant son rosaire,
Aller à Orcival qu'on aperçoit là-bas,
Ou bâtir une tente en ce lieu solitaire...
On voudrait... Oh ! mon Dieu ! que ne voudrait-on pas ?
Rêve confus, succès, affection, chimère,
Dans notre pauvre coeur se pressent tour à tour,
Et Dieu sourit au ciel... doux sourire de père
Promettant le repos au bienheureux séjour.
J'ai vu le Capucin(1), sans craindre la tourmente,
Raide et fier sur son roc accessible au chamois ;
Au Salon(2), j'ai cueilli plus d'une fleur charmante
Qui vivait ignorée à l'ombre de ses bois.
Saxifrage, oxalis, dont l'odeur est si douce,
Bruyère aux fins grelots, j'ai voulu bien souvent
Vous transplanter ici dans le rocher, la mousse,
Mais vous aimez l'azur, la montagne et le vent...
Il vous faut du Queureuil l'écumeuse cascade,
Sur les pics dénudés le bruit de l'ouragan,
Le cri-cri du grillon, de l'oiseau la roulade
Et le rude refrain du bon vieux paysan.
Ah ! fleurissez en paix... Je ne prendrai pour gage
De ces jours fortunés que cette simple fleur...
Elle se flétrira... Mélancolique image
De ce qu'est ici-bas notre frêle bonheur.
Mathilde AIGUEPERSE
(1) - Pic situé au-dessus du mont Dore, sur le versant ouest de cette station.
(2) - Vaste plateau en arrière du Capucin. Il sert de lieu de réunion aux baigneurs qui ne craignent pas de l'escalader.
mardi 07 avril
Bonhomme Janvier
Ami Janvier, tu vas paraître,
Je voudrais te voir cette fois.
Passeras-tu par la fenêtre,
Ou, suivant lentement les toits,
Viendras-tu par la cheminée,
Portant cachés sous ton manteau
Des présents de nouvelle année,
Bébé, ménage et gros gâteaux ?
REFRAIN
Allons, c'est l'heure...
Ami si doux,
Dans ma demeure
Mets les joujoux.
Maman dit que ta barbe blanche
Est longue... longue... jusqu'en bas.
Qu'un gros bâton noueux à grand manche
Te sert à soutenir tes pas...
Comment feras-tu, si dans l'ombre
Tu tombes sur le toit glissant ?
A minuit, vois-tu, tout est sombre,
Plus de lumière et de passant.
Refrain
Ne crains-tu pas Croquemitaine
Et mon ami le gros chat noir ?
Tes beaux joujoux, j'en suis certaine,
Ils voudraient tous deux les avoir.
Prends garde à la méchante ogresse
Qui peut te voler en chemin
Robe et bonbons, qu'à la pauvresse
J'aimerais tant donner demain.
Refrain
Sais-tu comment nous allons faire ?
S'ils viennent... grossissant ta voix,
Tu crieras bien fort. - De mon frère
Je prendrai le fusil de bois.
Oh ! Je saurai bien te défendre !
On est grande et forte à six ans !
Et pendant ce temps, dans la cendre
Tu mettras vite tes présents.
Refrain
Mathilde AIGUEPERSE
mercredi 18 mars
Regrets
Oh ! ne pouvez-vous revenir,
Beaux jours heureux de ma jeunesse ?
Dans mon coeur j'évoque sans cesse
Votre cher et doux souvenir.
Je vois la petite chapelle,
Et les murs noircis du couvent,
Et je crois entendre souvent
La cloche au devoir qui m'appelle.
Mais non... dans les cours, au parloir,
D'autres, hélas ! ont pris ma place...
Et moi, je m'assieds toute lasse,
Découragée avant le soir.
Vous avez fui, jeunes années !
Rêves, gaîté de mon printemps.
Sous la bise âpre des autans,
Toutes vos fleurs se sont fanées.
Mathilde AIGUEPERSE
samedi 17 janvier
Les anniversaires du coeur
On aime à remonter le courant des années,
Pour y trouver les jours plus chers à notre coeur ;
Il semble, en remuant toutes ces fleurs fanées,
Respirer encor leur odeur.
On se voit à douze ans, près de la sainte table,
Pâle d'émotion, s'avançant en tremblant,
Recevant du Sauveur une première étreinte
A l'ombre du grand voile blanc.
Plus tard, trouble inconnu ! délicieuse ivresse !
En cueillant la bruyère, au déclin d'un beau jour,
Sous le souffle du vent, doux comme une caresse,
On osa nous parler d'amour.
Et peu de temps après, triomphante et ravie,
Le front tout rougissant sous les fleurs d'oranger,
Nous jurions de donner notre sang, notre vie
A cet être, hier étranger.
Il nous semblait alors que l'océan du monde
N'aurait jamais pour nous d'orages furieux...
Et nous voguions sans peur, au murmure de l'onde,
En admirant l'azur des cieux.
Vint un jour... jour béni ! sous de frais rideaux de roses
Un enfant nous sourit, charmant, plein de candeur ;
Et, baissant tendrement les paupières mi-closes,
Nous crûmes au parfait bonheur !
Le bonheur ici-bas, hélas ! n'est que chimère !
A peine s'était-il montré sur notre seuil
Qu'il disparut soudain nous laissant, pauvre mère !
Coucher l'ange au petit cercueil.
Et l'époux ! oh ! mon Dieu ! Quelle date fatale !
L'époux près de l'enfant s'en alla reposer,
Vide fut le berceau... la couche nuptiale...
Pourquoi doit-il tout briser !
Pourquoi ? Parce que Dieu ne veut pas qu'on s'abreuve
Au torrent du bonheur avec avidité,
L'âme se fortifie et grandit sous l'épreuve...
Dans les pleurs naît la sainteté.
Mathilde AIGUEPERSE




























