Jeannot est brave comme un homme,
C'est Jeannot, du moins, qui le dit ;
Jeannot ne manque pas d'aplomb, on le surnomme,
Est-ce en riant ? Jean le Hardi.
Quand il joue aux soldats avec ses camarades,
Il est le général qui dirige l'assaut,
C'est Hoche, Kléber ou Marceau ;
Mais, se donne-t-on des bourrades ?
Jean le Hardi se tient à l'écart prudemment, 
Il excite de loin le petit régiment ;
Et si les siens ont la victoire,
Il se couvre, en parlant, de gloire,
Et, revenu chez lui, raconte ses exploits
Avec un clairon dans la voix.
Sa bravoure de langue est toujours sans réplique ;
Mais Jeannot, mon ami, cela ne suffit pas :
Si l'on veut dire un jour que l'on fut héroïque,
Il faut se mêler aux soldats.

Jeannot prend au sérieux le surnom qu'on lui donne,
Et le malin ne veut jamais, devant personne,
Avoir l'air d'un héros qui connaîtrait la peur ;
Sort-il avec son petit frère,
Jeannot se pose en protecteur,
Le front haut et la mine fière,
Le sourcil presque menaçant,
Il fait sonner son pas et marche en balançant,
Le paletot ouvert, ses bras de capitaine ;
Il regarde les gens de son air belliqueux,
Comme s'il pensait : "Qu'on y vienne !"
N'y a-t-il pas, d'ailleurs, pour sortir avec eux
(Jeannot compte au besoin sur elle), une servante ?
Jeannot est un brave, il s'en vante.
Il fait un sort de gloire à la moindre action,
Il soigne, comme il faut, sa réputation,
Il ne veut pas qu'on dise
Qu'il a connu la couardise,
Et, même s'il a peur et qu'on l'ait vu tremblant,
Il excelle à donner le change et laisse croire 
Que c'était par calcul ou qu'il faisait semblant.

Or, Jeannot déjeunait chez sa tante Victoire,
Une bonne vieille à bandeaux...
Comme on en était aux gâteaux,
Jeannot, l'esprit rempli de ses lectures,
Récits de chasse et d'aventures,
Dit d'un ton décidé : "Tante, si nous allions
Voir ensemble au Jardin des Plantes les lions ?"
Il disait : "les Lions !" en ouvrant bien la bouche,
Le geste plein d'audace et l'oeil presque farouche,
Songeait-il aux chasseurs de fauves, aux héros
Qui prenaient les lions à même la crinière
Avant de les forcer à mordre la poussière ?
Ceux du Jardin étaient derrière des barreaux ;
Mais on ne peut jamais savoir ce que ces bêtes,
Dont les griffes sont toujours prêtes
A saisir un butin qu'achève un coup de dent,
Sont capables de faire... Il faut être prudent,
Jeannot le sait, mais il est brave, c'est notoire, 
Il ne craint rien... Tante Victoire 
Promit d'accompagner Jeannot chez les lions.
"C'est ça, tu me feras les présentations,
Ajouta-t-elle avec malice ;
Et, s'il leur prenait un caprice,
Je compte bien que tu sauras me protéger !"
Jeannot, flatté, reprit : "Tante, pas de danger,
Je suis là !"
Les voici dans le Jardin des Plantes ;
On ne s'arrête pas devant la fosse aux ours,
On laisse de côté les aigles, les vautours,
Et les paons aux robes brillantes :
On n'est pas venu pour des paons,
Ni pour ces dormeurs de serpents !
On est venu pour voir des lions !... On approche
De la cage, c'est sûr, car on en sent l'odeur ;
Jeannot, sans doute, n'a pas peur ;
Oh non ! regardez-le ! sa main dans une poche,
Il va, l'air dégagé, mais pourtant son coeur bat.

Ah ! voilà les lions ! Ils marchent dans leur cage,
L'allure fière encor, l'oeil brillant de courage,
Ainsi que des lions qui rêvent au combat.
Jeannot a pris la main de Tante ; il lui conseille
De ne pas avancer trop près, car il faut bien,
Même quand on a peur de rien,
Être prudent, cela vaut mieux... Jeannot surveille,
Avec l'oeil d'un chef vigilant,
Les lions prisonniers qui, dédaignant le monde,
Marchent en se battant le flanc.

Tout à coup, quel effroi ! voilà que l'un d'eux gronde,
Et lance, à pleine gueule, un tel rugissement
Que Jeannot le Hardi, frissonnant d'épouvante,
Va se cacher... résolument
Derrière la robe de tante.
"Eh ! que fais-tu, Jeannot ? moi qui comptais sur toi,
Dit celle-ci, pour me défendre !..."
Le lion cessa de se faire entendre ;
Alors Jean le Hardi reprit tout son sang-froid,
Puis il dit à sa tante, en restant derrière elle :
"Le lion a rugi, ce n'est rien que rugir...
Peut-être un souvenir de chasse qui l'appelle,
Mais le lion pourrait sortir,
Et ça, c'est dangereux, très dangereux même
Qu'un lion s'approchant.
- Oui, mais je ne vois pas comment, en te cachant,
Tu pourrais..." Jeannot dit : "Ça, c'est un stratagème !
Tu vas voir ; le lion (oh ! je suppose) sort,
Il vient vers nous ; toi, tu trembles très fort !
Mais tu vas te cacher derrière moi, bien vite, 
Pour trouver quelqu'un qui t'abrite
Et qui brave, en premier, le lion arrivant :
Et moi, qui suis derrière, alors serai devant !"

Pierre COURTOIS

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