On ne peut plus dire à Nicole
(Huit ans et des cheveux d'or fou) :
"Puisque tu fus sage à l'école
Prends pour ta peine ce beau sou."

Un sou - fût-il neuf et semblable
Aux vieux louis d'or d'autrefois -
N'est plus qu'un cadeau misérable,
Indigne de ses jolis doigts.

"Un sou ! Mais qu'en pourrais-je faire ?"
Dit Nicole... Et chacun se tait,
Sachant trop que, depuis la guerre,
Le sou n'est plus ce qu'il était.

Il fut un temps où le gavroche,
L'éternel gamin de Paris,
Se croyait riche, ayant en poche
Ce sou qui n'a plus aucun prix.

Avec la modique piécette
Les petits pouvaient, en passant,
Se permettre de faire emplette
D'un sucre d'orge ou d'un croissant.

C'était, chez le papetier proche,
Le prix d'un porte-plume "extra",
D'un superbe crayon de poche
- Même du journal de papa.

Heureux âge que nous connûmes,
Où le plus humble cordon-bleu
Avec un sou de légumes
Parfumait tout un pot-au-feu !

Tout est changé : plus de tablette
De chocolat, plus de joujou
Qu'à cinq centimes on achète :
Plus rien qui ne coûte qu'un sou.

Jugez de ma surprise extrême
Lorsque hier, de mes yeux, j'ai vu
Pleurer Nicole, en nicodème,
Pour un sou qu'elle avait perdu.

"Allons ! sèches tes yeux, godiche !"
Mais elle, d'un air offensé,
Me dit : "J'ai perdu mon fétiche :
Mon sou, c'était un sou percé."

Charles CLERC

centimes_1939