Il était né dans un moulin
Au milieu d’une plaine immense,
Un moulin qui tournait sans fin
Et de loin semblaient en faïence.

Elle était née, un an après,
Au moulin voisin dans la plaine
Qui, comme par un fait exprès,
Semblait de loin en porcelaine.

On l’avait baptisé Jan. Elle,
On la nommait Mietje. Et tous deux,
L’un devenant beau, l’autre belle,
Grandissaient, heureux et joyeux.

A les voir ainsi, les deux mères,
Le cœur ému, rêvaient souvent…
Or, un soir, les moulins cessèrent
De tourner. Hélas ! plus de vent !...

Pendant des mois, l’immense plaine
Ne vit plus tourner leurs grands bras.
L’espérance demeurait vaine :
La brise ne revenait pas.

De ce train, les meuniers pour vivre
Auraient mangé leurs revenus
Avant que la neige et le givre
Sur la plaine soient revenus.

Jan avait quatorze ans à peine ;
Mais il comprenait le malheur
Et prenait sa part de la peine
Que chacun sentait en son cœur.

Un jour, il dit à Mietje : « Écoute,
Aux moulins on est malheureux ;
Ce soir, je vais me mettre en route.
Tu les aimes ; reste près d’eux.

« Je m’en vais tenter la fortune
Et ne veux rentrer aux moulins
Qu’avec, des deux mains, au moins l’une
Toute pesante de florins.

« Adieu. Je pars ; mais sans rien dire
Car, le disant, je ne pourrais…
Tu leur diras, dans un sourire,
Le plus longtemps possible après.

- Adieu, Jan. Que Dieu te conduise !
- Adieu, Mietje ! A bientôt. Adieu… »
Il part, et la plaine est plus grise,
Les moulins tout seuls au milieu…

Finie alors l’heureuse enfance,
Finis les baisers des mamans.
C’est la véritable existence
Qui commence avec ses tourments !

Voulant gagner coûte que coûte
Hârlem avant la fin du jour,
Jan se hâtait sur la grand’route,
Bien qu’il fût las et qu’il fit lourd.

Soudain il vit une pauvresse
Sur le sol couchée à moitié,
Qui semblait en telle détresse
Que cela vous faisait pitié.

Et comme il se penchait vers elle :
« Ma béquille vient de glisser,
Gémit-elle, de mon aisselle
Dans l’eau saumâtre du fossé.

- Ne gémissez pas, bonne mère,
Répondit Jan. Cela n’est rien. »
Et se couchant lui-même à terre,
Il lui repêcha son soutien.

Puis il ajouta : « Mais sans doute
Allez-vous à Hârlem aussi ?
Prenez mon bras pour faire route.
- Je veux bien, mon garçon, merci. »

Quoique leur marche fût très lente
(La vieille allait à petits pas !)
Tous deux, avant la nuit tombante,
Se trouvèrent rendus là-bas.

« Adieu, lui dit alors la vieille,
Je saurai te payer mon dû.
Va, mon fils, sur toi quelqu’un veille.
Un bienfait n’est jamais perdu. »

Avec ses espoirs pour bagages,
Dans Hârlem, Jan entra gaîment :
Or un grand concours de fromages
S’y jugeait alors justement.

Dès ses premiers pas dans la ville
Jan ne trouva sur son chemin
Que des gens d’allure fébrile.
Un fromage rond dans la main.

Tous se rendaient vers une place
Au bord même du Zuir-Zee,
Où le jury trônait en face,
Solennellement empesé.

Jan y parvenait quand, très grave,
Le bourgmestre fit un salut.
Puis, au nom du bon roi Gustave,
- Bien que très fort il toussât – lut :

« Le porteur du plus beau fromage,
Qui de messieurs les échevins
Aura mérité le suffrage,
Gagnera ce sac de florins. »

Et sitôt défile, écarlate,
Tel un ballon (plus lourd que l’air !)
Si gonflé qu’on craint qu’il éclate,
Fromage brun, fromage clair,

« Hélas ! se dit Jan, quel dommage,
De n’avoir pas, pour concourir,
Comme tout le monde un fromage !
Où donc pourrais-je en découvrir ?

« Où trouver surtout le prodige
Qui me fera gagner le prix ?
Le trouver ? Le trouver ! que dis-je ?
S’il existe, quelqu’un l’a pris.

Quel fromage n’est à personne
A présent ! fût-il comme un pois ?...
Et pourtant ce gros sac qui sonne
Nous eût fait vivre bien des mois !... »

… Le soleil couchant, dans la brume,
Rond comme un disque, rouge-sang,
Rouge comme un fer sur l’enclume,
Rond comme un sou, descend, descend.

Il descend, descend davantage
En passant par tous les carmins.
« Oh ! fait Jan, oh ! le beau fromage ! »
Et d’instinct il lui tend les mains.

Mais voici le soleil qui bouge,
Remonte au zénith, et, soudain,
Le merveilleux fromage rouge
Tombe dans les doigts du gamin.

Sitôt la foule se bouscule,
Proclamant vainqueur, à grand bruit,
Jan debout sur un monticule
Tenant le soleil devant lui.

Et comme encore il s’émerveille
De ce don si prodigieux,
Il aperçoit la pauvre vieille
Qui de loin lui sourit des yeux…

Il revint riche dans la plaine.
Il épousa Mietje, à vingt ans…
… Et le vent souffle à perdre haleine
Maintenant qu’il n’en est plus temps !

Marcel SILVER

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