jeudi 27 novembre
Les deux Rats, le Renard et l'Oeuf
Deux rats cherchaient leur vie, ils trouvèrent un oeuf.
Le dîner suffisant à gens de cette espèce :
Il n'était pas besoin qu'ils trouvassent un boeuf.
Pleins d'appétit et d'allégresse,
Ils allaient de leur oeuf manger chacun sa part.
Quand un quidam parut ! c'était maître Renard ;
Rencontre incommode et fâcheuse ;
Car comment sauver l'oeuf ? Le bien empaqueter,
Puis des pieds de devant ensemble le porter,
Ou le rouler, ou le traîner :
C'était chose impossible autant que hasardeuse.
Nécessité l'ingénieuse
Leur fournit une invention.
Comme ils pouvaient gagner leur habitation,
L'écornifleur étant à demi-quart de lieue,
L'un se mit sur le dos, prit l'oeuf entre ses bras,
Puis, malgré quelque heurt et quelque mauvais pas,
L'autre le traîna par la queue.
Qu'on m'aille soutenir après un tel récit,
Que les bêtes n'ont point d'esprit.
LA FONTAINE
mercredi 09 avril
On ne s'avise jamais de tout
Certains jaloux, ne dormant que d'un oeil,
Interdisait tout commerce° à sa femme.
Dans le dessein de prévenir° la dame,
Il avait fait un fort ample recueil
De tous les tours que le sexe sait faire.
Pauvre ignorant ! comme si cette affaire
N'était une hydre°, à parler franchement !
Il captivait° sa femme cependant°,
De ses cheveux voulait savoir le nombre,
La faisait suivre, à toute heure, en tous lieux,
Par une vieille au corps tout rempli d'yeux°,
Qui la quittait aussi peu que son ombre.
Ce fou tenait son recueil fort entier :
Il le portait en guise de psautier,
Croyant par là Cocuage hors de gamme°.
Un jour de fête, arrive que la dame,
En revenant de l'église, passa
Près d'un logis d'où quelqu'un lui jeta
Fort à propos plein un panier d'ordure.
On s'excusa. La pauvre créature,
Toute vilaine°, entra dans le logis.
Il lui fallut dépouiller ses habits.
Elle envoya quérir une autre jupe,
Dès en entrant, par cette douagna°
Qui hors d'haleine à Monsieur raconta
Tout l'accident. "Foin ! dit-il, celui-là°
N'est pas dans mon livre et je suis pris pour dupe :
Que le recueil au diable soit donné !"
Il disait bien ; car on n'avait jeté
Cette immondice, et la dame gâté°,
Qu'afin qu'elle eût quelque valable excuse
Pour éloigner son dragon quelque temps.
Un sien galant°, ami de là dedans,
Tout aussitôt profita de la ruse.
Nous avons beau sur ce sexe avoir l'oeil :
Ce n'est coup sûr encontre tous esclandres°.
Maris jaloux, brûlez votre recueil,
Sur ma parole, et faites-en des cendres.
Jean de LA FONTAINE
Commerce : contact social
Prévenir : devancer
Hydre : monstre dont les cent têtes repoussaient à mesure qu'elles étaient tranchées
Captivait : retenait prisonnière
Cependant : pendant ce temps
Yeux : comme Argus, qui avait cent yeux, dont cinquante restaient toujours ouverts
Entier : le croyait complet
Gamme : impossible
Vilaine : malpropre
Douagna : duègne, chaperon
Celui-là : ce coup-là
Gâté : sali
Galant : un de ceux qui la courtisaient
Esclandres :cela ne préserve pas de tout incident
lundi 24 septembre
La jeune veuve
La perte d'un époux ne va point sans soupirs,
On fait beaucoup de bruit ; et puis on se console
Sur les ailes du Temps la tristesse s'envole,
Le Temps ramène les plaisirs.
Entre la veuve d'une année
Et la veuve d'une journée
La différence est grande ; on ne croirait jamais
Que ce fût la même personne :
L'une fait fuir les gens, et l'autre a mille attraits.
Aux soupirs vrais ou faux celle-là s'abandonne ;
C'est toujours même note et pareil entretien ;
On dit, mais il n'en est rien,
Comme on verra par cette fable,
Ou plutôt par la vérité.
L'époux d'une jeune beauté
Partait pour l'autre monde. A ses côtés, sa femme
Lui criait : "Attends-moi, je te suis ; et mon âme,
Aussi bien que la tienne, est prête à s'envoler."
Le mari fait seul le voyage.
La belle avait un père, homme prudent et sage ;
Il laissa le torrent couler.
A la fin, pour la consoler :
"Ma fille, lui dit-il, c'est trop verser de larmes :
Qu'a besoin le défunt que vous noyiez vos charmes ?
Puisqu'il est des vivants, ne songez plus aux morts.
Je ne dis pas que tout à l'heure
Une condition meilleure
Change en des noces ces transports ;
Mais, après certain temps, souffrez qu'on vous propose
Un époux beau, bien fait, jeune, et tout autre chose
Que le défunt. - Ah ! dit-elle aussitôt,
Un cloître est l'époux qu'il me faut."
Le père lui laissa digérer sa disgrâce.
Un mois de la sorte se passe ;
L'autre mois, on l'emploie à changer tous les jours
Quelque chose à l'habit, au linge, à la coiffure :
Le deuil enfin sert de parure,
En attendant d'autres atours ;
Toute la bande des Amours
Revient au colombier ; les jeux, les ris, la danse,
Ont aussi leur tour à la fin :
On se plonge soir et matin
Dans la fontaine de Jouvence
Le père ne craint plus ce défunt tant chéri ;
Mais comme il ne parlait de rien à notre belle :
"Où donc est le jeune mari
Que vous m'avez promis ?" dit-elle.
Jean de la FONTAINE
jeudi 26 avril
Epitaphe d'un paresseux
Jean s'en alla comme il était venu,
Mangea le fonds avec le revenu,
Tint les trésors chose peu nécessaire.
Quant à son temps, bien le sut dispenser :
Deux parts en fit, dont il soulait° passer
L'une à dormir et l'autre à ne rien faire.
°Avait l'habitude de
Jean de la Fontaine



























