samedi 04 avril
La plainte du bois
Dans l'âtre flamboyant le feu siffle et détone,
Et le vieux bois gémit d'une voix monotone.
Il dit qu'il était né pour vivre dans l'air pur,
Pour se nourrir de terre et s'abreuver d'azur,
Pour grandir lentement et pousser chaque année
Plus haut, toujours plus haut, sa tête couronnée,
Pour parfumer Avril de ses grappes de fleurs,
Pour abriter les nids et les oiseaux siffleurs,
Pour jeter dans le vent mille chansons joyeuses,
Pour vêtir tour à tour ses robes merveilleuses,
Son manteau de printemps de fins bourgeons couvert,
Et la pourpre en automne, et l'hermine en hiver.
Il dit que l'homme est dur, avare et sans entrailles
Tué l'arbre ; car l'arbre est un être vivant.
Il dit comme il fut bon pour l'homme bien souvent,
Et qu'ingrats, oubliant notre amour, notre enfance,
Nous coupons sans pitié le géant sans défense.
Et dans l'âtre en brasier le bois geint et se tord...
Jean RICHEPIN

vendredi 27 février
La pluie
M'a dit la pluie : "Écoute
Ce que chante ma goutte
Ma goutte au chant perlé"
Et la goutte qui chante
M'a dit ce chant perlé
"Je ne suis pas méchante
Je fais mûrir le blé.
Ne fais pas triste mine
J'en veux à la famine.
Si tu viens à ta chair,
Bénis l'eau qui t'ennuie
Et qui glace ta chair."
Car, c'est grâce à la pluie
Que le pain n'est pas cher.
Le ciel toujours superbe
Serait la soif à l'herbe
Et la mort aux épis.
Quand la moisson est rare
Et le blé sans épis,
Le paysan avare
Te dit "crève et tant pis".
Mais quand Avril se brouille,
Que son ciel est de rouille
Et qu'il pleut comme il faut
Le paysan bonasse
Dit à sa femme : il faut
Lui remplir la besace,
Lui remplir jusqu'en haut.
M'a dit la pluie : Écarte
Ce que chante ma goutte
Ma goutte au chant perlé
Et la goutte qui chante
M'a dit ce chant perlé
"Je ne suis pas méchante
Je fais mûrir le blé".
Jean RICHEPIN
vendredi 03 octobre
En Septembre
Ciel roux. Ciel de septembre.
De la pourpre et de l'ambre
Fondus en ton brouillé.
Draperie ondulante
Où le soleil se plante
Comme un vieux clou rouillé.
Flots teintés d'améthyste.
Écumes en batiste
Aux légers falbalas.
Horizon de nuées
Vaguement remuées
En vaporeux lilas.
Falaises jaunissantes.
Des mûres dans les sentes.
Du chaume dans les champs.
Aux flaques des ornières,
En lueurs prisonnières
Le cuivre des couchants.
Aucun cri dans l'espace.
Nulle barque qui passe.
Pas d'oiseaux aux buissons
Ni de gens sur l'éteule.
Et la couleur est seule
A chanter ses chansons.
Apaisement. Silence.
La brise ne balance
Que le bruit endormant
De la mer qui chantonne.
Ciel de miel. Ciel d'automne.
Silence. Apaisement.
Jean RICHEPIN
dimanche 16 décembre
Berceuse
Chantez ! la nuit sera brève.
Il était une fois un vieil homme tout noir,
Il avait un manteau fait de rêve,
Un chapeau fait de brume du soir.
Chantez ! la nuit sera brève.
Chantez ! la nuit sera douce.
Le vieil homme tout noir en silence est venu ;
On eût dit qu'il marchait sur la mousse
A pas lents et furtifs, et pied nu.
Chantez ! la nuit sera douce.
Chantez ! la nuit sera belle.
Le vieil homme sourit à l'enfant qui s'endort.
Viens fermer sa paupière rebelle,
Sable fin du sommeil, sable d'or !
Chantez ! la nuit sera belle.
Chantez ! la nuit sera brève.
Le vieil homme tout noir en silence a passé,
Et voilà sur les ailes du rêve
Que l'enfant dans l'azur est bercé !
Chantez ! la nuit sera brève.
Jean RICHEPIN
mercredi 20 juin
La flûte
Je n'étais qu'une plante inutile, un roseau.
Aussi je végétais, si frêle, qu'un oiseau
En se posant sur moi pouvait briser ma vie.
Maintenant je suis flûte et l'on me porte envie.
Car un vieux vagabond, voyant que je pleurais,
Un matin en passant m'arracha du marais,
De mon coeur, qu'il vida, fit un tuyau sonore,
Le mit sécher un an, puis, le perçant encore,
Il y fixa la gamme avec huit trous égaux ;
Et depuis, quand sa lèvre aux souffles musicaux
Éveille les chansons au creux de mon silence,
Je tressaille, je vibre, et la note s'élance ;
Le chapelet des sons va s'égrenant dans l'air ;
On dirait le babil d'une source au flot clair ;
Et dans ce flot chantant qu'un vague écho répète
Je sais noyer le coeur de l'homme et de la bête.



























