mardi 22 décembre
Le hérisson et la taupe
Aux approches du froid,
Le hérisson pria la taupe, sa voisine,
De lui céder un tout petit endroit
Dans sa chaumine.
Il lui disait : "Ma soeur
"Au nom du Créateur
"Prends pitié du malheur
"D'un misérable frère !"
Dame taupe y consent (On dit qu'elle a bon coeur).
Elle ouvre donc la taupinière
Au compère.
Et d'abord tout va bien. Mais dès qu'il est assis,
Notre matois s'érige en maître du logis,
Prend ses aises, s'étend, refoule son hôtesse
Qui se pique à ses dards.
" - Aïe ! criait la pauvresse,
"Ce drôle est sans égards.
"Je n'y peux plus tenir.
" - Madame, le plus simple et, dit-il de sortir."
De ce récit j'infère
Qu'il ne faut rien céder au fourbe sur la terre.
Jean REMY

samedi 19 décembre
Le bucheron et l'arbre
Sans pitié, sans relâche, à grands coups de cognée,
Le bûcheron partout va dévastant le bois !
L'arbre tremble, gémit, pleure, l'âme aux abois.
De son sang généreux la mousse est imprégnée.
" - Cruel ! que t'ai-je fait pour mériter ce sort ?
Que ferais-tu, l'été, sans mon utile ombrage !
Que serait ton foyer, l'hiver, sans mon branchage ?
Comblé de mes bienfaits, tu me donnes la mort !"
L'homme répond : "C'est vrai ; mais pourquoi ce vacarme ?
C'est à toi que je dois le manche de mon arme."
Que de gens nous voyons, déplorant leurs malheurs,
Oublier qu'ils en sont eux-mêmes les auteurs.
Jean REMY
samedi 01 août
Le Gué - Chanson de Jadis
Vous souvient-il, belle cousine,
De notre course dans le bois ?
La maison était bien voisine,
Mais, perdus, étant aux abois,
En vain nous cherchions une sente.
Au ciel la lune était absente,
Pas une étoile, il faisait noir,
Et nous errâmes tout le soir.
Quand au gué nous nous rencontrâmes,
Ah ! cousine, pour vous j'eus peur !
Pied à pied dans l'eau nous entrâmes,
J'entendais battre votre coeur.
Pourtant vous étiez si courageuse,
Mais la nuit vous rendait songeuse.
Pas une étoile, il faisait noir,
Et nous errâmes tout le soir.
Je parlais, je crois, de fantômes,
De korrigans et de lutins,
D'esprits mauvais et d'affreux gnomes,
Ministres de fâcheux destins...
Mais, cousine, j'avais beau dire :
Tout bas vous ne faisiez que rire.
Pas une étoile, il faisait noir,
Et nous errâmes tout le soir.
Vous vous moquiez de mes alarmes,
Je sentais fléchir mes genoux,
J'avais, je gage, aux yeux des larmes,
Tout se taisait autour de nous.
Mais nous rentrâmes tout de même ;
Vous étiez rouge et j'étais blême.
Pas une étoile, il faisait noir,
Nous avions erré tout le soir.
Vous souvient-il de ma posture,
Quand on nous fit un grand sermon ?
J'étais, au bout de l'aventure,
Tout penaud autant que poltron.
On me dit : quelle sotte mine !
J'avais eu peur pour vous cousine.
Pas une étoile; il faisait noir,
Nous avions erré tout le soir.
Jean REMY
jeudi 14 mai
La rose et les buissons
Une rose croissait au milieu des buissons
Qui la cachaient aux yeux. C'était une merveille :
Jamais on n'avait vu de rose aussi vermeille.
Beauté, fraîcheur, parfum, elle avait tous les dons ;
Et pourtant de son sort elle était désolée :
On ne la voyait point, elle était isolée,
Elle eût voulu briller devant tous au grand jour.
Quelle affreuse prison ! Quel odieux séjour !
Les buissons, il est vrai, lui prêtaient leur ombrage,
Mais leur tutelle était un véritable outrage.
Elle se moquait bien de tous ces dévouements !
Toute rose est coquette et veut des compliments.
Survient un bûcheron : il abat, coupe, taille,
Arrache les buissons, et tandis qu'il travaille,
Son regard tout à coup s'arrête sur la fleur.
Il demeure en extase, il respire l'odeur :
- "Cette rose est charmante !" Il approche, il la cueille,
Moins d'un quart d'heure après, inconstant, il l'effeuille.
C'est une vieille histoire, on la connaît partout.
Tel trouve un petit coin, tranquille, obscur, modeste,
Qui lui donne la paix, le bonheur et le reste ;
Il n'en est pas content, il en change et perd tout.
Jean REMY
dimanche 10 mai
La toilette de bébé
Bébé, joufflu, grassouillet, rose,
Attend, mais sans humeur morose,
L'instant de s'asseoir dans son bain
Où sa mère a plongé la main.
Il est gentil, patient, sage,
Tout comme une petite image ;
Sans crainte on peut le dévêtir :
Il n'a point des airs de martyrs,
Car il entend que sa toilette
Chaque jour en règle soit faite,
Et l'on devine, à son regard,
Qu'il sera révolu plus tard.
Cher et bon bébé, petit ange,
Chacun de caresses te mange,
Doux être naïf et charmant,
O grand trésor de ta maman !
J'aime ton innocent sourire,
Tes grands yeux bleus où je puis lire
Déjà tous les dons de ton coeur,
Docile, certes, mais sans peur.
J'aime ta fine chevelure
Encadrant ta bonne figure ;
J'aime le calme de tes traits
Avec leurs captivants attraits ;
J'aime ton front où la pensée
S'essaie, à peine commencée,
A creuser un premier sillon,
O frêle et tremblant oisillon,
Blotti dans le bras de ta mère
Comme en un nid ! Tout est mystère
Pour toi depuis hier nouveau-né,
Tu suis tout d'un oeil étonné ;
Mais, dans ta paisible attitude,
Rien n'es d'emprunt, rien n'est d'étude,
Cher petit rêveur souriant,
Si curieux, si confiant.
J'aime ton babil, chanson gaie,
Que ta bouche ouverte bégaie ;
Ma-man ! en est le seul refrain,
Mais ce sera pa-pa demain.
Veuille Dieu que pour toi la vie
Soit la route sans heurts suivie,
La mer sans brisant, sans écueil,
Le livre sans page de deuil.
Jean REMY
jeudi 23 avril
Khadidjah
Sous le pont Al-Sirat, plus étroit qu'un cheveu,
Plus tranchant qu'un damas, il est un précipice
Béant, horrible à voir, vaste abîme de feu,
Où fleurit le Tuba, que la flamme tapisse,
Où Mounkir et Nébir, anges noirs aux yeux bleus,
Font parler le passé, fouillent dans chaque vie,
Interrogent les morts, recueillent les aveux,
Où l'ange Gabriel que le démon envie
Pèse sur ses plateaux les morts et leurs péchés,
Où les moins criminels ont des souliers de flammes,
Qui font bouillir leur crâne, où grillent enfourchés,
Avec tous les païens les Schiistes infâmes,
Où les fauves vautours et les crapauds véreux,
Et les verts basilics, les goules venimeuses,
L'essaim volant des Djinns et des dragon goitreux
Et les faucheux velus et les chouettes hideuses
Avec les noirs démons s'attroupent dans la nuit.
Frère, j'en jure Allah, qui connaît ma souffrance,
Je serais moins tremblant, seul, et sans espérance,
En ce séjour impur plein d'un lugubre bruit,
Que devant Khadidjah dont l'ardente prunelle
Lance des éclairs bleus, alors que sans me voir,
Avec sa douce voix, ses yeux doux de gazelle,
A ma porte elle vient s'arrêter chaque soir.
Jean REMY
lundi 06 avril
La fin d'un héros
Nous avions engagé la bataille à l'aurore,
Et lorsque vint le soir, nous nous battions encore.
Nous poussions en avant nos bataillons pressés
En marquant chaque pas du sang de nos blessés.
Serrés en une chaîne étroitement nouée,
Nous cherchions, mais en vain, à faire une trouée :
L'ennemi plus nombreux nous barrait le chemin.
Qu'importe ! le front haut, nous bravions le destin.
L'âme héroïque, fière, ardente, enthousiaste,
Nous poursuivions sans trêve une lutte néfaste,
Un contre cent, mais tous souriant à la mort ;
Pas un ne se trompait sur l'inutile effort,
Mais pas un n'eût voulu manquer à cette fête.
Nous tombâmes ainsi qu'en un jour de tempête
Tombent les épis mûrs dans les sillons couchés,
Quand, s'abattant sur eux, la faux les a touchés.
Quelques-uns, ramassés sous l'obus et la bombe,
Par miracle échappés à l'horrible hécatombe -
Et je fus de ceux-là, - sont restés survivants,
Comme restent debout sous les assauts des vents
Quelques chênes sauvés des fureurs de l'orage,
Mais combien ont péri dans cet affreux carnage !
Un d'eux, - j'entends encor, souvenirs précieux,
Sa dernière parole et ses derniers adieux, -
Expira près de moi sur un lit d'ambulance :
"Je suis heureux, dit-il, de mourir pour la France,
Et je n'aspire plus qu'à l'éternel repos,"
Ce fut tout, mais j'ai su que c'était un héros.
Jean REMY
dimanche 25 janvier
Le chêne et le vent
L'ouragan se déchaîne :
Tout plie ou rompt, tout, excepté le chêne.
"Orgueilleux ! rugit l'aquilon,
En vain jusques au ciel tu te dresses, superbe ;
Un géant n'est pour moi pas plus puissant qu'une herbe ;
Comme l'humble roseau, tu courberas ton front !"
Le vieil arbre, impassible,
Répond : "Je ne crains point ta force et ta fureur :
Foudre ou cognée, on peut, ô vent, m'atteindre au coeur,
Mais me faire ployer, impossible.
Ainsi parle au tyran,
Qu'il dédaigne et qu'il brave,
Un homme libre et grand.
On l'outrage, on l'opprime : il n'est jamais esclave.
Jean REMY
mardi 20 janvier
Les trois âges
Aïeule, mère, enfant, toutes trois vont ensemble
Vers l'église, à travers champs. L'aïeule tremble :
Elle a quatre-vingt ans, son bâton chancelant
Soutient mal son pas lourd que l'âge rend très lent.
Elle marche au bras de sa fille, une pêcheuse
Qu'on voit toujours, pieds nus sur la grève rocheuse.
Mais aujourd'hui c'est fête et d'un air triomphant
La mère avec l'aïeule accompagne l'enfant.
Et l'aïeule sourit, car cette robe blanche
Ce long voile pendant d'un front pur qui se penche
Évoque en son esprit des printemps bien lointains
Et dans son coeur de vieux souvenirs presque éteints.
Jean REMY
samedi 01 novembre
Novembre
Novembre vient d'entrer chez moi,
Et d'abord il met en émoi
Les lutins endormis dans l'âtre.
Je vois fuir leur troupe folâtre
J'entends vibrer leurs petits cris.
Ils dansent, apeurés, surpris,
Sur le gros fagot que j'allume.
Au dehors, c'est l'épaisse brume
Rendant l'horizon plus étroit,
Voilà l'hiver, voilà le froid !
Le soleil sur le jour lésine.
Je vais penser à vous cousine,
Jusqu'aux vacances à venir,
Je vivrai un doux souvenir,
Comme des fleurs trop tôt fanées
Gardant en mon coeur les journées
De votre séjour parmi nous
Et les marquant de blancs cailloux.
Jean REMY































