mardi 14 octobre
Les deux blessés
Ils s'étaient bien battus chacun pour la patrie,
Et maintenant, la chair déchirée et meurtrie,
Ils gisaient là, le Russe et le Français, mourants !
La plaine et le silence alentours étaient grands.
Tous deux, un même mot différent sur leur lèvre,
Se regardaient mourir de leurs yeux pleins de fièvre,
Sans pouvoir échanger l'adieu ni le secours.
Les heures se passaient, ils respiraient toujours.
Ils s'endormirent, seuls, sous la nuit glaciale.
Au milieu de la nuit, levant sa tête pâle,
L'un des deux regarda l'autre : l'autre était mort.
Mais, avant de mourir, par un sublime effort,
Pensant qu'il n'avait plus nul besoin pour lui-même,
Car rien ne le pouvait sauver du froid suprême,
Et que l'autre, - qui sait ? - s'il allait au matin,
Pourrait revoir sa mère et son pays lointain,
Il avait doucement mis son manteau de guerre
Sur l'homme avec lequel il se battait naguère,
Dont sa grande pitié lui faisait un ami,
Et, content de lui-même, il s'était endormi.
Jean AICARD
mardi 29 juillet
Colin-Maillard
Le sourire à la lèvre ou les pleurs sur la joue,
Fils de pauvre ou de riche, il faut que l'enfant joue ;
C'est pourquoi, l'autre jour, l'enfant pâle à l'oeil bleu
Avait naïvement imaginé ce jeu
De courir tout autour de l'aveugle débile
Qui, sur la terre assis, posant là sa sébile,
A droite, à gauche, vite, étendant les deux bras,
Cherchait à le saisir selon le bruit des pas,
L'enfant, que chaque erreur du pauvre aveugle amuse,
S'éloigne plusieurs fois d'un petit air de ruse,
Sur la pointe du pied, sans souffler, doucement ;
Et le vieillard écoute, immobile, un moment...
Puis, troublé tout à coup d'un si profond silence,
Il appelle ; l'enfant rit alors et s'élance,
Accourt et vient tomber dans les bras du vieillard ;
Et l'aveugle riait d'être colin-maillard.
Jean AICARD
lundi 12 novembre
Les métiers
Sans le paysan, aurais-tu du pain ?
C'est avec le blé qu'on fait la farine ;
L'homme et les enfants, tous mourraient de faim,
Si dans la vallée et sur la colline
On ne labourait et soir et matin.
Sans le boulanger, qui ferait la miche ?
Sans le bûcheron, roi de la forêt,
Sans poutres, comment est-ce qu'on ferait
La maison du pauvre et celle du riche ?
Même notre chien n'aurait pas sa niche.
Où dormirais-tu, dis, sans le maçon ?
C'est si bon d'avoir sa chaude maison
Où l'on est à table, ensemble en famille !
Qui cuirait la soupe, au feu qui pétille,
Sans le charbonnier qui fit le charbon ?
Sans le tisserand, qui ferait la toile ?
Et sans le tailleur, qui coudrait l'habit ?
Il ne fait pas chaud à la belle étoile !
Irions-nous tous nus, le jour et la nuit,
Et l'hiver surtout, quand le nez bleuit ?
Aime le soldat qui doit te défendre !
Aime bien ta mère, avec ton coeur tendre :
C'est pour la défendre aussi qu'il se bat ;
Quand les ennemis viendront pour la prendre,
Que deviendras-tu, sans le bon soldat ?
Aime les métiers, le mien et les vôtres !
On voit bien des sots, pas un sot métier ;
Et toute la terre est comme un chantier,
Où chaque métier sert à tous les autres,
Et tout travailleur sert le monde entier.
Jean AICARD
























