lundi 28 décembre
Les deux voyageurs
Le compère Thomas et son ami Lubin
Allaient à pied tous deux à la ville prochaine.
Thomas trouve sur son chemin
Une bourse de louis pleine ;
Il l'empoche aussitôt. Lubin, d'un air content,
Lui dit : "Pour nous la bonne aubaine !
- Non, répond Thomas froidement,
Pour nous n'est pas bien dit ; pour moi, c'est différent.
Lubin ne souffle plus ; mais en quittant la plaine,
Ils trouvent des voleurs cachés au bois voisin.
Thomas tremblant, et non sans cause,
Dit : "Nous sommes perdus ! - Non, lui répond Lubin,
Nous n'est pas le vrai mot ; mais toi, c'est autre chose.
Cela dit, il s'échappe à travers les taillis.
Immobile de peur, Thomas est bientôt pris :
Il tire la bourse et la donne.
Qui ne songe qu'à soit quand sa fortune est bonne,
Dans le malheur n'a point d'amis.
FLORIAN
mercredi 11 novembre
Le danseur de corde et le balancier
Sur la corde tendue, un jeune voltigeur
Apprenait à danser, et déjà son adresse,
Ses tours de force, de souplesse,
Faisaient venir maint spectateur.
Sur son étroit chemin, on le voit qui s'avance,
Le balancier en main, l'air libre, le corps droit,
Hardi, léger, autant qu'adroit.
Il s'élève, il descend, va et vient, plus haut s'élance,
Retombe, remonte en cadence ;
Et, semblable à certains oiseaux
Qui rasent en volant la surface des eaux,
Son pied touche, sans qu'on le voie,
A la corde qui plie et dans l'air le renvoie.
Notre jeune danseur, tout fier de son talent,
Dit un jour : "A quoi bon ce balancier pesant
Qui me fatigue et m'embarrasse ?
Si je dansais sans lui, j'aurais bien plus de grâce,
De force et de légèreté."
Aussitôt fait que dit. Le balancier jeté,
Notre étourdi chancelle, étend le bras et tombe.
Il se casse le nez et tout le monde en rit.
Jeunes gens, jeunes gens, ne vous a-t-on pas dit
Que sans règle et sans frein, tôt ou tard, on succombe ?
La vertu, la raison, les lois, l'autorité,
Dans vos désirs fougueux vous causent quelque peine ;
C'est le balancier qui vous gêne ;
Mais qui fait votre sûreté.
FLORIAN
mardi 19 août
L'aveugle et le paralytique
Aidons-nous mutuellement ;
La charge de nos maux en sera plus légère ;
Le bien que l'on fait à son frère
Pour le mal que l'on souffre est un soulagement.
Dans une ville de l'Asie
Il existait deux malheureux,
L'un perclus, l'autre aveugle, et pauvres tous les deux.
Ils demandaient au Ciel de terminer leur vie ;
Mais leurs cris étaient superflus :
Ils ne pouvaient mourir. Notre paralytique,
Souffrait sans être plaint ; il en souffrait bien plus.
L'aveugle, à qui tout pouvait nuire,
Étant sans guide, sans soutien,
Sans avoir même un pauvre chien
Pour l'aimer et pour le conduire.
Un certain jour, il arriva
Que l'aveugle, à tâtons, au détour d'une rue,
Près du malade se trouva :
Il entendit ses cris, son âme en fut émue.
Il n'est tels que les malheureux
Pour se plaindre les uns les autres.
"J'ai mes maux, lui dit-il, et vous avez les vôtres ;
Unissons-lesUnissons-les, mon frère, ils seront moins affreux.
- Hélas ! dit le perclus, vous ignorez, mon frère,
Que je ne puis faire un seul pas :
Vous-même vous n'y voyez pas ;
A quoi nous servirait d'unir notre misère ?
- A quoi ? répond l'aveugle, écoutez ; à nous deux
Nous possédons le bien à chacun nécessaire :
J'ai des jambes et vous des yeux,
Moi je vais vous porter ; vous, vous serez mon guide :
Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés ;
Mes jambes, à leur tour, iront où vous voudrez.
Ainsi, sans que jamais notre amitié décide
Qui de nous deux remplit le plus utile emploi,
Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi."
Jean-Pierre Claris de FLORIAN (1755-1794). Fabuliste
samedi 09 août
Plaisir d'amour
Plaisir d'amour ne dure qu'un moment,
Chagrin d'amour dure toute la vie.
J'ai tout quitté pour l'ingrate Sylvie,
Elle me quitte et prend un autre amant...
Plaisir d'amour ne dure qu'un moment,
Chagrin d'amour dure toute la vie.
Tant que cette eau coulera doucement
Vers ce ruisseau qui borde la prairie,
Je t'aimerai, me répétait Sylvie :
L'eau coule encore, elle a changé pourtant !
Plaisir d'amour ne dure qu'un moment,
Chagrin d'amour dure toute la vie.
Jean-Pierre CLARIS DE FLORIAN (1755-1794)
samedi 29 mars
Le perroquet gris
Un gros perroquet gris, échappé de sa cage,
Vint s'établir dans un bocage ;
Et là, prenant le ton de nos faux connaisseurs,
Jugeant tout, blâmant tout d'un air de suffisance,
Au chant du rossignol il trouvait des longueurs,
Critiquait surtout sa cadence.
Le linot, selon lui, ne savait pas chanter ;
La fauvette aurait fait quelque chose peut-être,
Si de bonne heure il eût été son maître,
Et qu'elle eût voulu profiter.
Enfin, aucun oiseau n'avait l'art de lui plaire,
Et, dès qu'ils commençaient leurs joyeuses chansons,
Par des coups de sifflet répondant à leurs sons,
Le perroquet les faisait taire.
Lassés de tant d'affronts, tous les oiseaux du bois
Viennent lui dire un jour : "Mais parlez donc, beau sire ;
Vous qui sifflez toujours, faites qu'on vous admire.
Sans doute, vous avez une brillante voix :
Daignez chanter pour nous instruire."
Le perroquet, dans l'embarras,
Se gratte un peu la tête, et fini par leur dire :
"Messieurs, je siffle bien, mais je ne chante pas."
mardi 19 juin
La guenon, le singe et la noix
Une jeune guenon cueillit
Une noix dans sa coque verte.
Elle y porte la dent, fait la grimace... Ah ! certes !
Dit-elle, ma mère mentit
Quand elle m'assura que les noix étaient bonnes.
Puis, croyez aux discours de ces vieilles personnes
Qui trompent la jeunesse ! Au diable soit le fruit !
Elle jette la noix. Un singe la ramasse ;
Vite entre deux cailloux la casse,
L'épluche, la mange et lui dit :
Votre mère eut raison, ma mie,
Les noix ont fort bon goût, mais il faut les ouvrir.
Souvenez-vous que, dans la vie,
Sans un peu de travail on n'a point de plaisir.




























