mercredi 03 décembre
Le dernier beau jour
C'est le dernier beau jour de l'automne et le Bois
Reçoit ses visiteurs pour la dernière fois.
Il ne peut leur cacher le deuil de la nature.
Ses arbres ont perdu leur riante parure,
Et leurs feuilles par tas traînent dans les chemins.
Plus d'oiseaux, plus de chants. Le froid bleuit les mains,
On s'emmitoufle, à peine on montre son visage,
Et d'un signe de tête on salue au passage.
Cependant les enfants se livrent à leurs jeux :
La morsure du vent est sans prise sur eux.
On saute, on court, on danse, on est plein d'allégresse,
Dans tous les yeux se lit la joie et son ivresse,
Et pourtant on dira le soir à la maison :
"C'est le dernier beau jour de la belle saison".
Eugène ROCHE
dimanche 13 avril
Les deux sites
Au pied des grands rochers, tout au bas de la pente,
Coule un petit ruisseau, calme et clair. Il serpente
A travers le vallon qu'il baigne de ses eaux,
Babille sous le pont, jase avec les roseaux,
Offre très galamment sa limpide surface,
Beau miroir, à Suzon, la fermière qui passe,
Se ride gentiment aux caresses du vent
Et s'empourpre aux premiers feux du soleil levant.
La verte frondaison lui sert d'abri, l'ombrage.
Il court en paix sans bruit. C'est un gai paysage.
Mais regardez là-haut : les monts sont sourcilleux ;
Pour atteindre leur cime un sentier périlleux
Où plus d'un laissé la vie, un site aride,
Morne, désert et nu : l'épouvante et le vide.
L'aigle seul y bâtit son aire et l'ouragan
Y choisit son séjour. Mourant de faim, vaguant,
Le fauve y fuit l'homme, attendant une proie ;
La tempête y rugit ; la foudre y tombe et broie
Le granit orgueilleux. C'est un sombre tableau.
Des deux sites lequel à peindre est le plus beau ?
Est-ce l'endroit riant ? Est-ce le lieu sauvage ?
Le val et son ruisseau ? La montagne et l'orage ?
Tous deux dans la nature ont leur rôle, et pourtant
D'où vient que l'un attriste et l'autre rend content ?
Eugène ROCHE
vendredi 02 novembre
Le jour des morts
Il est au déclin de l'année
Une froide et morne journée
De deuil, de regrets, de douleurs,
Tout entière vouée aux pleurs.
La tristesse assaille les âmes,
Évoquant de lugubres drames
D'où les pensées gaies sont exclues.
On songe à ceux qui ne sont plus ;
On visite les cimetières,
Et sur les lèvres les prières,
Dans les sentiers de fleurs semés,
Redisent bien les noms aimés.
L'arbre a dépouillé sa verdure,
Dans les bosquets plus de murmure ;
Les oiseaux ont pris leur essor,
La journée est toute à la mort.
Enfants, respectez ce silence,
La tombe où l'herbe se balance
La croix où tout s'est effacé,
Ces gardiennes du passé.
Foulez sans bruit les chemins sombres,
Et laissez sommeiller les ombres !
Eugène ROCHE
dimanche 28 octobre
Pêcheur en chambre
Ecoute-moi, Lili, nous allons bien jouer
Tu vois l'aquarium ; posons-le sur la table,
Donne-moi cette canne et sois assez aimable
Pour me prêter un fil que tu devras nouer.
Ce sera notre ligne, et ce morceau de liège
Servira de flotteur. Voici pour l'hameçon
Ce crochet. Maintenant, gare au petit poisson !
Toi, Lili, pour mieux voir, grimpe sur grand siège
Et fais attention. Ah ! j'oublie, l'étourdi,
Qu'à l'hameçon il faut encore mettre une amorce.
Mais voici justement un léger bout d'écorce.
Regarde : le pauvret est tout abasourdi.
Il ne s'attendait point à cette pêche en chambre.
Sans doute il s'était dit : "Nous sommes en décembre
Et je suis à l'abri dans cet appartement !"
Erreur ! mon bel ami ! Quoi ! tu veux te défendre,
Tu frétilles et tu fuis ! Il faudra bien te rendre !
Il se dérobe en vain : l'amorce approche, avance,
Et le petit poisson se prend à l'apparence.
Eugène ROCHE




























