jeudi 21 mai
Le Diable de feu
Comme un épais cordon de chasseurs cerne un bois
Pour prendre sûrement les fauves à son piège,
Ainsi toute la Prusse acharnée à ce siège,
Investit Mayence aux abois.
La Prusse avec son roi qui lui-même dragonne
Comme un soldat devant nos redoutes, épris
De la ville, jaloux d'effacer ce prix
Le récent affront de l'Argonne.
Or Mayence résiste, elle veut s'obstiner
A retarder la chute où le sort la destine,
Et parfois elle écoute au loin si de Custine
Le clairon ne va pas sonner.
Mais Custine s'abstient, et la cité s'entête,
Magnanime, à subir l'épreuve des assauts,
Comme un des rochers où s'usent les vaisseaux,
Impassible dans la tempête.
Car Mayence recèle un peuple de héros,
Invincible à la mort qui sur leurs têtes tonne ;
Là, semblables aux vents belliqueux de l'automne,
Se déchaînent six généraux.
Tels que les chevaliers du drapeau tricolore,
Quelques-uns retrempant un blason féodal ;
C'est Marigny qui semble avoir pris Durandal
Au paladin dompteur du More ;
C"est Dubayet, Beaupy, l'athlète au noble front,
Meunier, penseur promis au deuil de la patrie ;
C'est ta fièvre, c'est ton courroux, c'est ta furie,
O Kléber que les sphinx craindront !
Mais, plus que ces héros et que ces preux, éclate,
Imaginez Achille au secours d'Ilion,
Un être formidable aux cheveux de lion
Où flotte un panache écarlate ;
Un jeune homme, un tribun, soldat improvisé,
Chef imprévu plongeant au loin son regard d'aigle,
Inspiré de la guerre et docile à la règle,
Calme et sans cesse électrisé.
Ce lutteur sans orgueil comme sans défaillance,
Simple et sublime, c'est Merlin, l'homme au coeur fort,
Soutien d'une cité dans un suprême effort,
Incarnation de Mayence.
C'est lui le proconsul fier de sa mission,
Tantôt prudent, tantôt fougueux, toujours terrible,
Qui multiplie aux yeux de l'ennemi, visible,
L'esprit de la Convention.
Merlin de Thionville, un descendant d'Hercule,
Inventant le remède où surgit le besoin,
Criant à l'épouvante. "Arrière !", au Mal : "Plus loin !"
Et qui dit à la Faim : "Recule."
Puis, tel qu'un épervier se précipite, il part ;
Dans les rangs ennemis tête baissée, il plonge,
Cueille ses prisonniers, agile comme un songe,
Et retourne sur le rempart.
Là, pour se reposer d'escarmouches épiques
Ou de combats pareils aux chocs des vieux géants,
Il aime à manier les lourds canons béants,
Comme des cestes olympiques :
Et poussant devant lui ces cratères d'airin,
Que de fois, accoudé sur leur masse robuste,
Il fixe enfin ce bronze et le pointe et l'ajuste
Avec un geste souverain ;
Et là, l'éclair aux yeux et la pourpre à la joue,
Visant des ennemis la vivante forêt,
Il dispose à loisirs ses pièces... on dirait
Qu'avec ces chers canons il joue ;
Si bien qu'en le voyant incomparable au jeu
Des batailles, présent partout, partout superbe,
Les Allemands, qu'il fauche à loisir comme l'herbe,
Murmurent : "Le Diable de feu !"
Emmanuel des ESSARTS
mardi 16 décembre
La Vie Harmonieuse
Jadis j'aurais vécu dans les cités antiques,
Svelte comme un héros, plus libre qu'un vainqueur,
Et tous mes jours, pareils aux visions plastiques,
Se fussent déroulés noblement comme un choeur.
Là j'aurais contemplé l'avenir et la vie
Sur le blanc piédestal de la sérénité,
Sans élan surhumain, sans orgueilleuse envie,
Heureux d'un idéal visible et limité.
J'eusse borné mes voeux et mesuré mon rêve
Au soleil fugitif, au mois, à la saison,
A tout ce qui se voit, à tout ce qui s'achève,
Aux contours arrêtés d'un petit horizon.
J'eusse été citoyen de quelque république,
Songe de Pythagore, oeuvre d'un Dorien,
Harmonieux état réglé par la musique
Où la loi se conforme au Rythme aérien.
Puis dans une agora j'aurais avec ivresse
Admiré longuement les poses et les sons
De ces beaux orateurs dont la phrase caresse
L'oreille inattentive aux rigides leçons ;
Et devant la tribune, étendue sur le stade,
J'aurais senti descendre à moi, sous un ciel clair,
Le flot sonore et pur qu'épanche Alcibiade
Et monter le murmure éloquent de la mer.
O la vie adorable, élégante et facile !
Du lierre sur le front, des myrtes dans les mains,
Des jardins embaumés où le sage s'exile
Et l'accueil de la flûte au détour des chemins.
Ainsi, franc de remords, étranger à la plainte,
De mon droit au bonheur fermement convaincu,
Un jour je serais mort sans regret et sans crainte,
Harmonieusement, comme j'aurais vécu !
Emmanuel des ESSARTS
samedi 19 juillet
Hoche et Marceau
Espoirs trop tôt ravis du siècle à son berceau,
Cher couple immaculé, passagères merveilles,
O jumeaux dans la gloire et dans la mort pareilles,
Rayonnez à jamais sur nous, Hoche et Marceau !
Aux limpides leçons de votre double exemple,
Eclairez-nous. Hélas ! notre chemin est noir.
Pour nos yeux blessés d'ombre, il est bon de vous voir,
Ainsi que deux flambeaux à la voûte d'un temple.
Et pourtant qu'étiez-vous, fils chaleureux, au jour
Où vous vous êtes dit : "En avant pour la France !"
Des enfants... mais déjà majeurs par la souffrance,
Grands par l'enthousiasme et très grands par l'amour.
Le saint amour transforme en géants les pygmées :
L'enfant qui veut mourir est plus qu'un homme... Tels
A vingt ans vous alliez, prêts aux labeurs mortels,
Imberbes entraîneurs de nos mâles armées.
Lorsque vous dispersiez les pâles combattants,
On eût dit, à voir fuir des maréchaux séniles,
L'hiver qui se hâtait vers des plages stériles,
Vaincu par les archers lumineux du printemps.
Même, ô jeunes vaillants dans votre tombe encore
Vous semblez retenir, de l'âge adolescent,
Je ne sais quoi de doux, d'aimable et d'innocent,
Et vous portez au front les grâces de l'Aurore.
Espoirs trop tôt ravis du siècle à son berceau,
Cher couple immaculé, passagères merveilles,
O jumeaux dans la gloire et dans la mort pareilles,
Rayonnez à jamais sur nous, Hoche et Marceau !
Emmanuel des ESSARTS


























