vendredi 02 octobre
Espoir
Voici devant mes yeux la table coutumière ;
Les livres, la sébile(1) où le sable d'or luit,
Et l'encrier, citerne obscure dont la nuit
Se répand sous les doigts du poète en lumière.
Je rêve , ce repos m'est dû. Le feu mourant
Me jette un humble et tendre adieu d'ami fidèle.
J'écoute, bruit charmeur qui plaît au songe errant,
La lampe gazouiller dans son nid transparent ;
Et, relisant les vers achevés auprès d'elle,
Je me dis qu'il est doux d'être à, d'être assis
A ma table, au milieu de mes livres ; je pense
Que le jour écoulé fut libre de soucis ;
Et que mon cher et grand labeur, feuillets noircis,
En lui-même a trouvé ce soir sa récompense.
Demain, j'en ai la foi, sera beau. Mon esprit
Voit, dans la vaste plaine où l'avenir mûrit,
Les heures, groupe ardent et fier de jeunes filles,
Pour la moisson prochaine aiguiser leurs faucilles.
Mon destin se démasque et m'apparaît meilleur,
Et ma force m'enivre, et, comme un laboureur
Auquel l'été promet des chars de gerbes grasses,
Mon âme, mesurant ces biens vous en rend grâces
Et recommence enfin à vous aimer, Seigneur.
(1) - Petit récipient en bois dans lequel est placé du sable fin utilisé pour sécher l'encre.
Charles GUERIN - Le semeur de cendres
lundi 01 décembre
Tout être a son reflet ou son écho
Tout être a son reflet ou son écho. Le soir,
La source offre à l'étoile un fidèle miroir ;
Le pauvre trouve un coeur qui l'accueille, la flûte
Un mur où son air triste et pur se répercute ;
L'oiseau qui chante appelle et fait chanter l'oiseau,
Et le roseau gémit froissé par le roseau :
Rencontrerai-je un jour une âme qui réponde
Au cri multiplié de ma douleur profonde ?
Charles GUERIN

mercredi 14 novembre
L'angoisse d'ailleurs
Les dernières heures du jour s'écoulent
Sous le soleil moins chaud déjà, si longues,
Si pleines du parfum des foins qui monte,
Du bruit des chars qui font trembler la route.
Les feuilles en or ont des chansons douces ;
Elle est paisible, la chanson de l'onde.
Alors, si tout fleure la paix et l'ombre,
Comment se fait-il que mon coeur se trouble ?
Que je sente une tristesse ineffable
En voyant vos pétales qui se fanent,
Roses d'automne, et vos tiges brisées ;
Et que pendant qu'au loin les près s'endorment
Je pense aux chères âmes exilées
- Devant le vieux canal et son eau morte ?
Charles GUERIN - Wadelaincourt, 25 septembre 1892
mercredi 18 juillet
Il a plu
Il a plu. Soir de juin. Écoute,
Par la fenêtre large ouverte,
Tomber le reste de l'averse
De feuille en feuille, goutte à goutte.
C'est l'heure choisie entre toutes
Où flotte à travers la campagne
L'odeur de vanille qu'exhale
La poussière humide des routes.
L'hirondelle joyeuse jase.
Le soleil déclinant se croise
Avec la nuit sur les collines ;
Et son mourant sourire essuie
Sur la chair pâle des glycines
Les cheveux d'argent de la pluie.
Charles GUERIN
mercredi 23 mai
Le ramasseur de rêves
Dans la forêt crépusculaire de la Vie,
Je suis le bûcheron qui glane du bois mort
Où l'adieu du soleil se perpétue en ors,
Et j'ai robé des ceps à la vigne divine.
Le fagot douloureux s'incruste dans ma chair vive,
Je marche, et l'ombre entend haleter mon effort
Vers la plaine nocturne où miroitent les cors
Des archers accroupis aux portes de la ville.
Au fil de l'heure ainsi je ramasse des rêves
Pour l'âtre taciturne où veillent les chimères.
Or les langues de flamme souples les enlacent,
Et, de ses doigts subtils et doux d'enlumineur,
Le feu ranime un peu de passé sur ma face,
Au rythme assoupissant des rouets ronronneurs.
Charles GUERIN

mercredi 14 février
La chanson de la bien-aimée
La chanson de la Bien-Aimée,
Comme un trille d'oiseau siffleur,
Monte dans la nuit parfumée.
L'entendez-vous sous la ramée,
A travers les pommiers en fleur,
La chanson de la Bien-Aimée ?
Comme une vivante fumée,
Son rythme subtil et trembleur
Monte dans la nuit parfumée.
Et quand vient l'heure accoutumée,
Où s'exhale par la chaleur
La chanson de la Bien-Aimée,
Le cri de l'oiselle pâmée
Sous le baiser de l'oiseleur
Monte dans la nuit parfumée.
C'est une berceuse enflammée,
Musique, parfum et couleur,
La chanson de la Bien-Aimée ;
Et toujours mon âme est charmée
Quand, appel tendre et cajoleur,
La chanson de la Bien-Aimée
Monte dans la nuit parfumée.
Charles Guérin



























