La petite souris trottine
Dans son domaine le grenier...
Il fait beau, l'abeille butine
Les fleurs du jardin printanier ;

La fontaine chante, argentine,
Le pigeon vole au pigeonnier ;
La petite souris trottine
Dans son domaine : le grenier...

Le chat du logis en sourdine,
Guette l'oiseau sur le prunier,
Et jette un oeil sur la tartine
Que tient l'enfant du jardinier...
La petite souris trottine
Dans son domaine : le grenier.

Depuis qu'il est en son domicile,
Elle vit heureuse et tranquille,
Sans peur, sans soucis, sans danger
Personne ne vient déranger
L'allure de sa promenade ;
Pas de minet en embuscade,

Pas de piège non plus à prendre les souris,
Aussi grignote-t-elle à loisir, les débris
De vieux bahuts, de vieilles caisses ;
Elle se risque même à ronger le plancher
Et les poutres les plus épaisses ;
Elle ne cherche pas de trou pour se cacher,
Quand vient l'ombre du soir avec le grand silence,
Elle laisse gémir le vent, rôder le bruit 

Parmi les gouttières, la nuit ;
La bourrasque, soudain, heurte avec violence
Le toit qui semble s'envoler
Et fait grincer la girouette....
Demoiselle souris va-t-elle se troubler 
Et, comme la perdrait ses soeurs, perdre la tête ?
Oh non ! la châtelaine est tranquille vraiment ;
Voyez-là ! Sans perdre un moment,
Elle trottine, elle grignote,
Elle va, vient, s'arrête et, sous son bonnet gris,
Elle fait marcher la quenotte.

Il n'est pas, dans le peuple des souris,
Il ne peut être, je soupçonne,
Une plus heureuse personne
Et plus insouciante aussi !

Le temps passe vite... voici
L'hiver méchant pour tout le monde ;
Il fait froid, le grenier laisse passer le vent,
Le vent qui siffle, geint et gronde.
Il faudrait pour Souris un nid donéranavant,
Un nid chaud comme une fourrure.
Un trou dans le plancher ? Fi donc !... Cette échancrure
Au pied de cette poutre ? oh, ce n'est pas cela
Qu'il faut pour abriter la dame que voilà !

Elle voit dans un coin du grenier quelque chose
Émerger de copeaux ramassés en un tas ;
Elle s'approche à petits pas...
Quelque chose de gris, de rose, 
Un cornet de duvets !... "C'est le nid qu'il me faut,
Dit-elle sans voir davantage,
Il est moelleux, sans doute, et chaud !"

Toute encore à son bavardage,
Elle se glisse dans le cornet duveté...
Ce cornet duveté, c'était un bout d'oreille,
L'oreille d'un matou caché, qui se réveille
Et croque la souris avec rapidité.

Entendrez-vous ce petit conte,
O souris ? Votre soeur ne s'est pas rendu compte ; 
Elle aurait sans cela compris 
Qu'imprévoyance est chose folle,
Et qu'on ne fait pas, ma parole,
Dans l'oreille d'un chat le nid d'une souris.

Pierre COURTOIS 

 

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