J'ai lu dans un auteur que deux jeunes enfants,
Nés sous le même toi et des mêmes parents,
Par les goûts et le caractère,
Paraissaient tellement unis,
Qu'ils semblaient au doux nom de frère
Joindre les sentiments des plus tendres amis.
Tout leur était commun, le plaisir et la peine :
Si l'un était content, l'autre en était ravi,
Et lorsque l'un souffrait, l'autre souffrait aussi
L'aîné devint malade , et pour qu'il fût guéri,
Il lui fallait ouvrir la veine ;
La faculté, du moins, le prétendait ainsi,
Cette nouvelle mit le plus jeune en souci :
Il vient voir le malade en toute diligence,
Et lui dit, en entrant, d'un ton de doléance :
Que je te plains, mon bon ami !
Tu dois être saigné, dit-on, après midi.
Oh ! que je voudrais bien partager ta souffrance !
Tu ne souffriras qu'à demi.
Mais ce ne fut pas tout ; dès qu'il vit la lancette,
Dès le moment, surtout, qu'il vit sur la palette
Le sang de son frère couler,
En proie aux plus vives alarmes,
Il se mit à verser des larmes,
A crier, à se désoler ;
Si bien que le malade même, 
Touché de sa douleur extrême,
Fut réduit à le consoler.
Le lendemain, ce fut une toute autre scène :
Le petit bonhomme content,
Vint voir son bon ami, qu'il crut convalescent ;
Et pour lui bien prouver qu'il n'était plus en peine, 
Au lieu de larmoyer, il se mit, en riant,
A manger d'un gâteau qu'il disait excellent.
Que tu me fais plaisir : lui dit alors son frère !
Comme j'ai le dégoût tu veux me ragoûter.
Voyons donc ce gâteau : ça fais le moi goûter.
Oh ! doucement, dit l'autre tirant en arrière,
Ce n'est pas pour autrui ; c'est pour moi seulement,
Que j'ai, pour l'acheter, déboursé mon argent.
Quoi ! répondit soudain le malade en colère,
Tu voulais partager ma souffrance avec moi,
Et tu prétends garder tout le gâteau pour toi !
Eh bien ! garde-le donc, mais ne viens plus me faire
L'éloge de ton amitié ;
Malgré tes pleurs et ta pitié
Je ne puis la croire sincère.
Quand on est bon ami, l'un donne avec plaisir ;
Et de ce que l'on a l'on ne croit bien jouir, 
Que lorsque l'on partage avec ceux que l'on aime.
Mais garder pour soi, c'est n'aimer que soi-même ;
Et celui qui n'aime que lui?
NE PEUT PAS ÊTRE AIME D'AUTRUI.

A. REYRE 

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