Juin_2012_001

Une pâtisserie au sous-sol. C'est à l'heure
Du coup de feu. Le chef des marmitons est là,
Il goûte à chaque sauce, il dresse chaque plat,
Distribue à chacun la farine et le beurre,
A l'oeil à tout et comme un autre Ragueneau,
Important, ponctuel, il préside le fourneau,
Il regarde tourner la broche.
Il veille à ce que rien ne cloche :
Les gâteaux emportés sur leur clayon d'osier,
Les brioches dans leur corbeille,
Les pâtés dont la croûte est dorée à merveille,
Tout fait honneur au pâtissier !

Trois petits marmitons forment son escouade ;
Il donne à chacun d'eux un grade :
Le premier commande au second et celui-ci
Fait marcher le troisième et tout va bien ainsi ;
L'escouade fait bon ménage
Et s'entend même avec un autre personnage,
Qui ne quitte jamais le sous-sol, c'est le chat,
Le chat roux, aux yeux verts, que l'on nomme Pacha.
C'est un familier de la pâtisserie,
Il n'a jamais songé, vous vous doutez pourquoi,
A déserter le sous-sol pour le toit ;
Le parfum du fourneau plaît à Sa Seigneurerie,
Qui dort, les yex ouverts, en rêvant de gâteaux,
Ou nonchalamment se promène,
La queue en l'air, arquant le dos,
Parmi son odorant domaine.

Or, le chef achevait un magistral pâté,
Il regardait avec fierté
La croûte se dresser, comme une tour énorme,
Superbe en sa rotondité.
"Il ne faut pas, dit-il, qu'on dorme !
Activez-moi ce feu, mettez la croûte au four,
Qu'elle soit ferme et bien dorée !
Allez ! La tôle est préparée,
Et moi-même, d'ailleurs, je vais..." Mais le tambour
Soudainement se mit à battre,
Le bruit s'approche et c'est bientôt un ronflement,
Qui se mêle aux clairon que suit un régiment.

Le chef des marmitons se sauve quatre à quatre,
En criant au premier marmiton : "Prends bien soin
Que la croûte soit cuite à point !"
A peine est-il parti que celui-ci s'évade,
En recommandant à son camarade,
Le second marmiton déguerpit à son tour,
Passant la consigne au troisième
Qui déguerpit de même,
Laissant auprès du four le fidèle Pacha,
Qui, lui, ne songeait pas à déserter la place,
Pour voir un régiment qui passe.

La croûte du pâté se dore... Maître Chat
La convoite et, sautant d'un bond sur une chaise,
La tire à lui d'un coup de patte et, tout à l'aise,
Mange la croûte du pâté,
Le régiment, pendant ce temps, défile,
Salué par toute la ville
Et musique en tête, escorté
Par des gamins et de grandes personnes,
Qui cadencent leur marche au rythme des clairons.
Le soleil brille et fait briller les ceinturons,
L'or des boutons, l'acier des fusils, les trombones...
L'allégresse remplit les coeurs, l'allure est fière,
Le pas redoublé sonne et l'on tend le jarret.
Bientôt dans l'or de la poussière
Tout le régiment disparaît.

Les marmitons alors regagnent la cuisine,
Sournoisement, et l'un après l'autre, en sourdine.
Chacun, sauf le dernier, se disant à part soi :
"La croûte du pâté qu'on m'a recommandée,
Est assurément bien gardée !"
Le chef est arrivé. Jugez de son émoi !
La tôle qui portait la croûte
Est vide... Quoi, vide !... Eh ! sans doute,
Maître Chat s'est chargé de la bien nettoyer.
Le chef entre en fureur, il se met à crier,
Il se démène, il gesticule,
Jette un coup d'oeil à la pendule :
C'est l'heure de la livraison !
Que va-t-il devenir ? Il en perd la raison ;
Comme un lion en cage, il gronde, il s'exaspère,
Il crie, en brandissant les poings, sur tous les tons,
Puis il fait passer sa colère,
Sur le premier des marmitons,
Lequel exaspéré, de même
Se rattrape sur le second,
Qui se venge sur le troisième.
Celui-ci, furieux, empoigne son bâton
Pour donner à Pacha le leçon qu'il mérite,
Car il se doute bien que l'auteur du méfait,
C'est lui, ce gourmand d'hypocrite !
Il le cherche partout, derrière le buffet,
Sous le four, dans le coffre et dans la panetière,
La menace à la bouche et le bâton tout prêt...

Il ne le trouva point, car Pacha digérait,
Nonchalamment, loin des tracas, dans sa gouttière !

Pierre COURTOIS

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