L’étang clair est bordé de touffes de roseaux
Où le vent léger glisse avec de doux murmures,
Un chêne au tronc noueux sur le cristal des eaux
Jette l’ombrage épais de ses vertes ramures.

Tout se tait. C’est midi, l’heure où les paysans,
Sous les arbres assis, goûtent leurs mets rustiques ;
C’est l’heure où les grands bœufs s’en vont à pas pesants
S’allonger dans l’herbage où dansent les moustiques.

Un vieux cheval, jadis compagnon de labour
Des hommes, maintenant erre dans la prairie,
Librement, sans licol. Seuls les enfants du bourg
Viennent sauter parfois sur sa croupe amaigrie.

Il a peiné vingt ans par les sillons glacés,
Par les chemins abrupts où la montée est rude.
Mais le sang s’appauvrit en ses jarrets lassés,
Il ne cherche, à présent, que paix et solitude.

La solitude, hélas ! elle l’accable aussi,
Car il n’a plus d’amis dans la gent chevaline,
Les vigoureux coursiers ne prennent point souci
De consoler le vieux dont la tête s’incline.

Voici que, l’œil méchant, et l’écume aux naseaux,
Un des bœufs du troupeau de sa corne menace
Le paisible cheval qui sent, en ses vieux os,
Le frisson précurseur de la mort qui le glace.

Le bœuf roux semble dire au cheval délaissé ;
« Pourquoi viens-tu fouler notre tapis d’herbage ?
Voleras-tu longtemps, vieux débris du passé,
Notre part de gazon et notre part d’ombrage ?

La terre est au plus leste, au plus grand, au plus fort,
Et ton cœur ne bat plus comme battent les nôtres,
Place aux jeunes ! l’aïeul, attends, calme, la mort.
Ayant assez vécu, laisse l’espace à d’autres ! »

Le vieux cheval regarde, en tremblant, l’insulteur,
Et ses yeux, envahis d’une amère tristesse,
Expriment clairement : « J’étais un fier lutteur,
Autrefois l’on ventait ma grâce et ma vitesse,

Choyé par tous, mon maître, ô bonheur, me flattait,
Il caressait souvent ma superbe encolure…
Mais j’ai vieilli depuis, et mon maître se tait
Maintenant, car, chez lui, je fais triste figure !

O grand bœuf, tu devrais penser à l’avenir,
Toi qui, robuste encor, te berces d’espérance,
On ne te laissera pas comme moi vieillir :
Le couteau du boucher marqua ton front d’avance.

Dans un an, dans huit jours, qui sait ? même demain.
On t’entraînera loin de la verte prairie ;
De la triste cité tu prendras le chemin :
Car c’est là que t’attend la rouge boucherie !

Moi je vivrai peut-être, encor, longtemps, très vieux,
Broutant le foin jauni, buvant l’eau de la source,
Voyant le soir tomber des profondeurs des cieux,
Sur le gazon des près j’achèverai ma course.

Mais du moins, dans le sol, mes os seront cachés,
Je ne servirai point aux autres de pâture,
Et je ne craindrai pas que d’avides bouchers
M’accrochent, tout sanglant, à quelque devanture.

Grand bœuf ! laisse-moi donc couler en paix mes jours,
Ton sort n’est pas très doux ; au mien, pauvre ami, songe.
Moi je te plains, vois-tu, car je pense toujours
A l’horrible poignard que dans ton cœur l’on plonge.

Laisse-moi terminer, triste, morose et seul,
Les fugitifs instants de ma longue carrière,
La vieillesse, ô grand bœuf, me tisse un froid linceul
Et je vais retomber, poussière, en la poussière.

Mais, avant de périr, sache au moins qu’ici-bas
L’homme doit aimer l’homme, et l’animal lui-même
Doit protéger le faible et soutenir ses pas :
Il est si doux de vivre, ami, lorsque l’on s’aime !

O les vieux ! les bons vieux courbés sous tant de maux
Expireraient, contents, si près d’eux, charitables,
Ils voyaient se pencher de braves animaux,
Des frères, consolant le cœur des misérables.

Grand bœuf, mon frère aussi, soyons amis, souffrons,
Et résistons au joug du malheur, côte à côte,
Et quand la mort viendra, du doigt, glacer nos fronts,
Tombons, mais sans trembler, mourons la tête haute ! »

Lorient, 22 juillet 1892 – Paul LORANS

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