Si telle étoile est rose et si telle autre est blanche,
Si cette troisième est lilas,
Si cette quatrième a des tons de pervenche,
Ou bien de rutilants éclats ;

Si l'une a dix anneaux, si l'autre a vingt planètes,
Et si certaines en ont cent,
Si telle se dédouble à travers les lunettes
De l'astronome pâlissant,

En deux soleils jumeaux, l'un vert et l'autre rouge,
Comme le maillot d'Arlequin ;
Si tel globe superbe est visible à Montrouge,
Tel globe minime à Pékin ;

Si l'un est près, si l'autre est loin, si l'un va vite
Comme un adolescent fougueux,
Si l'autre, vieux traînard de l'es pace, gravite
Avec des airs lassés de gueux ;

Si l'un est tout criblé par des trous volcaniques
Comme un varioleux géant,
Si l'autre lance, ayant des goûts pyrotechniques,
Des comètes dans le néant ;

C'est qu'ils ont tous, là-haut, des rôles dissemblables,
C'est qu'ils ont tous des buts divers,
Les astres inconnus, jetés comme des sables
Au tourbillon de l'univers !

Ceux-ci doivent avoir des flores écarlates
Avec des fruits miraculeux,
Et des mers d'or liquide égrenant des sonates
En se brisant sur des rocs bleus.

Ceux-là doivent porter de monstrueuses faunes,
Des dragons noirs et flamboyants,
Parmi des végétaux qui montrent des yeux jaunes
Le long de leurs troncs effrayants.

Les uns ont d'affreux lacs de flamme sur leurs croûtes
Et dans leurs vapeurs, on voit des
Farandoles d'esprits qui chantent, ou des joutes
Fantastiques de farfadets,

Les autres sont couverts de foules virginales
Où, purs comme des lis défunts,
Des êtres dédaignant les paroles banales
Se parlent avec des parfums.

Et, sur ce globe-ci, de grandes ailes blanches
Poussent aux flancs des amoureux
Qui meurent sans souffrir, deux à deux, sur des branches,
Toujours beaux et toujours heureux.

Et, sur ce globe-là l'on voit souvent des plantes,
Rapprocher leurs troncs cajoleurs,
Puis s'enlacer avec leurs ramures tremblantes
Qui se couvrent soudain de fleurs.

Et là-bas, les humains sont tous plantés en terre
Comme les végétaux d'ici,
Quelquefois un buisson fait un saut de panthère
Pour fuir l'eau d'un torrent grossi.

Et plus loin la pensées est la reine superbe ;
Tout ce qu'un être veut, il l'a ;
La montagne s'ébranle et va porter son herbe
Au petit agneau qui bêla.

Et temples d'émeraude, et tours de cornaline,
Villes de perles au ton changeant,
Ruisseaux courant avec des sons de mandoline
Parmi d'énormes blocs d'argent,

Hommes à quatre fronts, oiseaux à dix-neuf ailes,
Arcs-en-ciel de vingt-six couleurs,
Fleurs éclatant de rire au mois de mai, cervelles
Se parant en avril de fleurs,

Tout ce que peut rêver un poète lyrique
De fol et de surnaturel,
La nature l'a fait en quelque astre féerique
Qui roule en quelque coin du ciel !

Et nous verrons peut-être un jour toutes ces choses,
Quand, pèlerins de l'univers,
Nous pérégrinerons parmi les astres roses,
Blancs, jaunes, bleus, lilas ou verts !

Oui, nous habiterons des mondes à trois lunes
Avec un soleil de rubis,
Des bois de jais, des monts de nacre, et des lagunes
D'eau de rose, où vont des ibis !

Oui, nous habiterons des mondes où l'on s'aime
Avec des ailes de clarté,
Où nous serons tous rois, ayant pour diadème
Quelque anneau d'astre démonté.

Et puis nous irons vivre en des globes d'extase
Où l'on s'aime en se regardant,
Avec un corps léger comme une fine gaze,
Qui plane et meurt en se fondant ;

En d'autres où jamais la rose ne se fane,
Où jamais le coeur n'est meurtri ;
En d'autres où l'on est, sur un sol diaphane,
Tour à tour fée, ange et houri ;

En d'autres où la vie est si douce qu'on pleure,
Toujours, toujours en souriant ;
Puis d'autres, encor et d'autres, jusqu'à l'heure
Où nous verrons à l'orient.

Splendide, grave, pure et toute virginale,
Pleine de luths sonnant sans fin,
Jaillir devant nos yeux d'étoile terminale
Du bonheur suprême et divin !

Étoile consolante, étoile sans pareille
Dont nous rêvons dans nos bonheurs,
Oh ! comment seras-tu ! blanche, rose, vermeille ?
Couverte d'or ? ceinte de fleurs ?

Hélas ! pour réjouir vraiment nos tristes âmes,
Tu devrais être, je le vois,
Un peu comme la terre obscure où nous pleurâmes,
Et qui fut si douce parfois !

Jean RAMEAU

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