« Là-bas, qu’ai-je entendu ? Sur le pont, au dehors,
Devant notre palais, écoutez les accords !
Allez ! faites qu’ici bientôt ils retentissent ;
Dans la salle, à l’instant, que ces chants nous ravissent ! »
Ainsi parle le roi. Le page court : il part,
Il revient. Le roi dit : « Fais entrer le vieillard ! »

« Salut à vous, seigneurs ! salut, ô nobles dames !
Quel ciel éblouissant ! Étoiles, feux et flammes !
Qui pourrait les compter ? O palais merveilleux !
Mais devant ces splendeurs, ah ! fermez-vous, mes yeux !
Du chanteur attristé le cœur souffre et soupire :
Puisqu’il est malheureux, se peut-il qu’il admire ? »

Sa paupière a voilé sa prunelle d’azur ;
Ses doigts ont fait vibrer la corde au son si pur.
Des chevaliers sur lui le fier regard s’arrête ;
Les dames ont baissé timidement la tête.
Les chants plaisent au roi ; dans son riche trésor

Il fait, pour le chanteur, chercher sa chaîne d’or.
« Roi ! Ne me donne point cet or et cette chaîne 
Donne à tes chevaliers qu’à toi l’orgueil enchaîne,
Donne à ceux que l’intérêt à ton joug a soumis,
Donne à ton chancelier qui t’aime et te redoute,
Et que ce nouveau lien à d’autres liens s’ajoute.

Je chante librement, comme chante l’oiseau
Dont le nid se suspend au plus frêle rameau.
Du chant harmonieux, l’enivrante cadence
En elle-même trouve assez de récompense.
Mais si j’ose prier, ô roi, de ton festin,
Fais verser aux chanteurs une coupe de vin ! »

Il y porte la lèvre ; il la boit tout entière.
« O divine liqueur ! ô liqueur salutaire !
Heureux, trois fois heureux, le généreux palais
Où l’on ne compte point de semblables bienfaits !
Adieu ! que le bonheur vous échoue en partage !
Pensez au vieux chanteur qui vous doit ce breuvage ! »

Traduit de Goethe par Charles SIMOND

vieillard