Piquons le boeuf, qu'il sue et tire,
Que le soc sous un bras vaillant
Dans la terre entre et la déchire,
Pour en ressortir plus brillant.

Elles est grasse, noire et profonde,
Mais il faut un rude labeur
Pour qu'elle porte et soit féconde,
Et des flots d'humaine sueur.

Belle quand le froment s'élance
De son blanc linceul au printemps ;
Plus belle quand il se balance
Jaune et mûr au souffle des vents.

Travaillons aujourd'hui ; la plaine
S'échauffe ; dardons l'aiguillon,
Et que le coutre se promène
Jusqu'au soir en son creux sillon.

Eh quoi ! déjà votre cou fume,
Vos flancs palpitent, ô mes boeufs ;
Vos mufles sont couverts d'écume,
L'étable vous rend paresseux.

Reprenez votre ardeur première.
Je ne veux plus dans tout mon bien
Dès ce soir une motte entière ;
Tirez dur, vous n'y perdrez rien.

Je vous promets litière fraîche,
L'eau la plus claire du coteau,
Du foin jusqu'au bord de la crèche,
Quand nous reviendrons au hameau.

Encore un moment de courage,
Bientôt, à l'heure du repos,
Nous soufflerons tous sous son ombrage
Que nous offrent ces vieux ormeaux.

Ah ! pauvres bêtes que vous êtes,
Vous ne savez pas comme moi
Le prix du travail que vous faites ;
L'aiguillon seul est votre loi.

Mais sans nous la terre est stérile ;
Elle pousse une herbe inutile
Et s'obstine à garder le grain
Qu'elle recèle dans son sein.

C'est au soc de notre charrue
Qu'elle entr'ouvre enfin son trésor
Et cède, quand elle est vaincue,
Ce blé plus précieux que l'or.

Le pays met son espérance
En nous, et nous doit son amour ;
C'est par nous qu'il vit, et la France
Nous doit son pain de chaque jour.

J. BHRUN

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