Subtile suis, et de telle beauté
Qu'autre beauté ne peut être connue
Que je n'y sois en une qualité.

En liberté je veux être tenue
Évidemment : car, qui me veut contraindre,
Il perd et moi et l'objet de ma vue.

S'il pense encore à ma substance atteindre,
Et me toucher, j'en prends telle vengeance
Que je lui donne assez de quoi se plaindre.

Et l'oeil du ciel en vain son influence
Coule çà-bas, s'il ne se fait sensible
Des qualités prises de mon essence.

Il est à l'homme à grand peine possible
Vivre sans moi : et si le fais dissoudre,
S'il est de moi entièrement passible.

Mon corps couvert d'une légère poudre
Ne me saurait avec soi arrêter :
Car je le fuis plus vite que la foudre.

Qui, tant soit peu, me veut solliciter,
Il me peut voir en colère incroyable
Les plus hauts lieux en bas précipiter.

Mobile suis, sans arrêt, variable,
Sans couleur, forme, ou certaine figure.
Et si suis vue en me forme admirable.

Je vis de faire à mon contraire injure,
Qui par ma mort m'apporte tel encombre,
Qu'enfin la mort moi-même j'en endure.
Or devinez si je suis corps ou ombre.

PONTUS DE TYARD

ombre