Le jurisconsulte Dupin aîné, mort en 1865, qui servit le gouvernement de Louis-Philippe et celui de Napoléon III, et fut longtemps président de la Chambre des Députés, était renommé pour ses bons mots et ses boutades, et aussi pour les épigrammes et les brocards qu'on lui décochait.
Un jour un honorable député du centre, assez coutumier du fait, M. Abraham Dubois, abusait de la tribune.
Au milieu de "l'inattention générale", pour nous servir du cliché consacré, il lisait un interminable manuscrit. Au bout d'une heure, les murmures d'impatience commencèrent à couvrir sa voix. Ce que voyant, le facétieux président lui glissa à l'oreille :
"Abraham ! Voyons, Abraham ! Il faut te résoudre au sacrifice ! Assez, mon ami, assez !"
Et Abraham, qui n'avait point cédé à l'impatience de ses collègues, n'eut plus la force de continuer la biblique épigramme du président.
Mais vint l'heure des représailles, et, à son tour, le président Dupin se vit moqué, bafoué et malmené de belle façon.
Un soir, vers 1860, on vendit sur les boulevards la boutade rimée suivante, qui fit le tour des journaux de l'époque :

Tout pouvoir, à son tour, peut dire : Il est des nôtres.
Aux proscrits Dupin dur ; Dupin mollet aux autres.
Pour reprendre son siège, il n'est pas indécis.
A soixante-quinze ans, c'est bien Dupin rassis.
Dupin, voulant rester au Palais de Justice,
Se vendra désormais comme Dupin d'épice.
Jamais ses auditeurs, plus ou moins ébahis
Depuis son dernier speech, ne diront : Dupin bis !
D'un citoyen, d'un homme, il n'est qu'un faux semblant.
Il fut gris, il fut rouge. Il serait Dupin blanc.
D'accord avec le diable, il a tant travaillé
Qu'il pourrait bien un jour êre Dupin grillé.
Il me semble qu'on l'a par trop cher acheté.
Car, voyez, c'est Dupin dernière qualité.
      Oui, l'empereur, l'autre matin,
      S'est fort trompé, sans aucun doute,
      Croyant avoir l'ami Dupin,
      Il n'avait qu'une vieille croûte.

Ce drolatique petit poème, dont la rime n'est pas toujours millionnaire, a eu grand succès il y a un demi-siècle.

A. C.      ( Article de 1912)