Le soleil est tombé derrière la forêt.
Dans le ciel, qu'un couchant rose et vert décorait,
Brille encore un grenat au faîte d'une branche.
La lune, à l'opposé, montre sa corne blanche.
Vers les puits, dont l'eau coule aux rigoles de bois,
C'est l'heure où les barbets, avec de grands abois,
Font, devant le berger lourd sous sa gibecière.
Se hâter les brebis dans des flots de poussière.
Les bêtes, les oiseaux des champs sont au repos.
Seuls, le long du chemin, compagnons des troupeaux,
Sautant de motte en motte après la mouche bleue,
On entend pépier les brusques hoche-queue ;
Puis ils s'en vont aussi. La nuit de plus en plus
Monte, noyant dans l'ombre épaisse le talus
Où les grillons plaintifs chantent leur bucolique
En couplets alternés d'un ton mélancolique.
Sous la brise du soir, les herbes, les buissons
Palpitent, secoués de douloureux frissons,
Et semblent chuchoter de noires confidences.
A ce ronron lugubre accordant ses cadences,
Le vieux berger, qui souffle en ses pipeaux faussés,
Fait pâmer les crapauds râlant dans les fossés.
Or, le bélier pensif baisse plus bas les cornes ;
Les brebis, se serrant, ouvrent de grands yeux mornes ;
Et les chiens, en hurlant, s'arrêtent pour s'asseoir.
Oh ! vous avez raison d'être tristes le soir !
Elle a raison, le berger, ta chanson monotone
Qui pleure. Il a raison, l'animal qui s'étonne
De l'ombre épouvantable et de la nuit sans fond.
Hélas ! L'ombre et la nuit, sait-on ce qu'elles font ?
Sait-on quel oeil vous guette et quel bras vous menace
Dans cette chose noire ? Ah ! La nuit ! C'est la nasse
Que la Mort tous les soirs tend par où nous passons
Et qui tous les matins est pleine de poissons.

Jean RICHEPIN

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