O bienheureux qui peut passer sa vie
Entre les siens, franc de haine et d'envie,
Parmi les champs, les forêts et les bois,
Loin du tumulte et du bruit populaire,
Et qui ne vend sa liberté pour plaire
Aux passions des princes et des rois.
Il n'a souci d'une chose incertaine ;
Il ne se paît d'une espérance vaine ;
Nulle faveur ne le va décevant ;
De cent fureurs il n'a l'âme embrasée,
Et ne maudit sa jeunesse abusée,
Quand il ne trouve à la fin que du vent.
Il ne frémit, quand la mer courroucée
Enfle ses flots, contrairement poussée
Des vents émus, soufflants horriblement ;
Et quand la nuit à son aise il sommeille,
Une trompette en sursaut ne l'éveille,
Pour l'envoyer du lit au monument.
L'ambition son courage n'attise ;
D'un fard trompeur son âme il ne déguise :
Il ne se plaît à violer sa foi ;
Des grands seigneurs l'oreille il n'importune,
Mais, en vivant content de sa fortune,
Il est sa cour, sa faveur et son roi.
Je vous rends grâce, ô déités sacrées
Des monts, des eaux, des forêts et des prés
Qui me privez de pensers soucieux,
Et qui rendez ma volonté contente,
Chassant bien loin ma misérable attente
Et les désirs des coeurs ambitieux !
Si je ne loge en ces maisons dorées
Au front superbe, aux voûtes peinturées
D'azur, d'émail et de mille couleurs,
Mon oeil se paît des trésors de la plaine
Riche d'oeillets, de lis, de marjolaine,
Et du beau teint des printanières fleurs.
Ainsi vivant, rien n'est qui ne m'agrée :
J'oy des oiseaux la musique sacrée,
Quand au matin ils bénissent les cieux,
Et le doux son des bruyantes fontaines
Qui vont coulant de ces roches hautaines,
Pour arroser nos prés délicieux.
Douces brebis, mes fidèles compagnes,
Haies, buissons, forêts, prés et montagnes,
Soyez témoins de mon contentement.
Et vous, ô dieux, faites, je vous supplie,
Que cependant que durera ma vie
Je ne connaisse un autre changement.

DESPORTES

berger_troupeau