Des peuples chancelants tu restes l'espérance ;
Le Teuton les promet à sa sordide loi :
Si tu t'endors une heure, oubliant la vengeance,
L'Europe se réveille esclave, ainsi que toi.

Donc, ô vieux sol français, terre où la sève abonde,
Presse dans leur travail, presse tes flancs divins ;
Il ne te suffit plus de verser sur le monde
Les fleurs de ton sourire et le feu de tes vins.

Sous la vigne et les blés, les figuiers et les hêtres,
De plus nobles ferments dorment dans nos guérets ;
Tu portes dans ton sein les os de nos ancêtres,
Leur mâle esprit encore habite tes forêts.

Rends-nous des fils pétris de cette lave antique.
Arrière l'art frivole et les pâles songeurs !
O terre, entr'ouvre-toi, vieille terre celtique,
Et des os de nos morts qu'il sorte des vengeurs !

Quand ils se lèveront pour les saintes batailles,
Apportant leur jeunesse et la victoire au droit,
Moi, je serai couché, mère, dans tes entrailles,
Sans plus voir ton soleil, et mon coeur aura froid.

Au moins, placez mes os près des os de mes pères,
Je veux à côté d'eux sommeiller dans les bois
En quelque endroit témoin de leurs luttes prospères,
Sous le sombre dolmen où dort un chef gaulois...

Je suis son fils, malgré le temps qui nous sépare !
Je hais le Teuton fourbe et le fourbe Romain !
Revenons, revenons à la vertu barbare :
Que notre muse chante, une hache à la main.

Vous donc, guerriers, nos fils bardes, mes jeunes frères,
Quand sur la Gaule en deuil luiront des jours plus beaux,
Vainqueurs, vous songerez aux fêtes funéraires,
Et vous viendrez en foule honorer les tombeaux.

Alors de nos dolmens, verts sous leur vieille mousse,
Le granit réchauffé deviendra rouge encor  ;
Sur les vastes rameaux du chêne qui repousse,
Le gui sera tranché par la faucille d'or.

Victor DE LAPRADE - Poèmes civiques

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