J'avais un jour un valet de Gascogne
Gourmand, ivrogne et assuré menteur,
Pipeur, larron, jureur, blasphémateur,
Sentant la hart de cent pas à la ronde ;
Au demeurant, le meilleur fils du monde...
    Ce vénérable hillot fut averti
De quelque argent que m'aviez départi,
Et que ma bourse avait grosse apostume.
Di se leva plus tôt que de coutume
Et me va prendre en tapinois icelle ;
Puis la vous mit très bien sous son aisselle,
Argent et tout (cela se doit entendre).
Et ne crois point que ce fût pour la rendre ;
Car oncques puis n'en ai ouï parler.
    Bref, le vilain ne s'en voulut aller
Pour si petit : mais encor il me happe
Saye et bonnet, chausses, pourpoint et cape :
De mes habits, en effet, il pilla
Tous les plus beaux, et puis s'en habilla
Si justement, qu'à le voir ainsi être,
Vous l'eussiez pris, en plein jour, pour son maître.
    Finalement, de ma chambre il s'en va
Droit à l'étable, où deux chevaux trouva :
Laisse le pire et sur le meilleur monte,
Pique et s'en va. Pour abréger le conte,
Soyez certain qu'au partir dudit lieu
N'oublia rien, fors à me dire adieu.

MAROT

hart = corde pour le pendre
hillot = mot gascon qui signifie garçon, fils
apostume = tumeur, enflure. Ma bourse était bien garnie
saye = ou saie, espèce de casaque