Rien au paradis ne manquait. - La brise
Jetait dans l'air tiède une haleine exquise,
Car le lys sans tache et toujours en fleur
Sans cesse y mêlait sa suave odeur.
Une clarté pâle invitait au rêve,
Et la nuit au jour ne faisait point de trêve ;
Cet éclat n'avait ni soir ni matin
Et ne connaissait aube ni déclin.
Les oiseaux chantaient dans les verts feuillages,
Les anges volaient dans l'air sans nuages,
Et le lieu, propice aux tendres propos,
Pour les bruits du monde étais sans échos.
On lisait, partout, sur l'herbe émaillée,
Sur l'azur du ciel et sur la feuillée :
"Ici n'entrent point tristesse ni pleur,
Et l'on n'y connaît ombre de douleur."

Le long des ruisseaux couverts de ramées,muguet11
En un doux loisir, les âmes charmées
Aspirent en paix le souffle divin,
Et chaque heure amène un bonheur sans fin.
Bienheureux séjour, terre non pareille,
Le jardin s'ornait de toute merveille :
Il n'y manquait rien qu'une seule fleur.

Mais voici qu'un jour, dans une vapeur
De gloire et d'encens, en ces lieux arrive
Une âme jeunette et blanche et craintive.
Vers elle aussitôt on voit se presser
Les âmes en choeur pour la caresser,
Et, dans un baiser, il n'est chose tendre
Que leurs saintes voix se fassent entendre :

"Parmi nous ici sois le bienvenu,
Enfant de la terre, ô bel inconnu !
Mais pourquoi si tôt déserter la vie ?
N'as-tu point regret qu'on te l'ait ravie ?
- Non. La vie est brève et son temps cruel ;
Et vous contemplez le jour éternel !
- Dis, voudrais-tu retourner sur terre ?
- Non, car le bas monde a trop de misère.
- Eh quoi ! ton départ n'eut point de douleur,
Mon doux chérubin ? - Si ! j'ai mal au coeur :
Je laisse une mère adorable et belle...
Ah ! je vais pleurer longtemps sur elle !..."

A ces tristes mots, de son oeil voilé
Une chaude larme a soudain coulé.
Ce pleur d'un enfant qui devient un ange
En fleur de muguet aussitôt se change.

Du ciel, depuis lors, tous pleurs sont bannis,
Et plus rien ne manque au saint paradis.

Vasile  ALECSANDRI - Traduit du roumain par Léonce CAZAUBON

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