Braves gens qui passez, heureux et souriants,
Tour à tour devant moi sans me voir, sans m'entendre,
O vous que l'avenir ne rend point défiants,
Vous tous pour qui le sort est généreux et tendre,
Puisque Dieu vous a fait une part de bonheur
Si grande, si durable, écoutez ma prière
Et ne repoussez point celui que le malheur
A depuis le berceau privé de la lumière.
Je ne sais que chanter et c'est mon seul métier.
Vous que la bonne fée a comblés de largesses,
Ayez pitié de moi, car dans le monde entier
Rien ne peut égaler mes poignantes tristesses.
Je ne sais que chanter, mais peut-être mes chants,
Pour parler à vos coeurs, pour peindre ma souffrance,
Sont-ils, hélas ! sans force et point assez touchants.
Depuis les jours lointains de ma première enfance,
Je mendie et je suis pauvre et déshérité ;
Je marche dans la nuit et traîne ma misère,
Ployant sous le fardeau de l'âpre adversité.
Je n'avais pas quatre ans quand je perdis ma mère,
Quelqu'un me recueillit mais bientôt on me dit :
"Va demander ton pain, et pour le gagner, chante !"
Je suis vieux maintenant, je suis vieux et maudit.
Tandis qu'autour de vous tout rit et vous enchante,
Tandis que la nature a pour vous tant de fleurs,
Tant de soleil, et tant de joie, et tant de charmes,
Un hiver éternel d'éternelles douleurs
Règne en mon âme et rien ne vient sécher mes larmes.
Braves gens, je suis pauvre et je vous tends la main.
Donnez, car toute aumône est une épargne sûre,
Donnez au vieil aveugle assis dans le chemin,
Donnez, Dieu vous rendra le bien avec usure.

A. HUIT