Aujourd'hui je vais vous raconter une histoire arrivée vers 1902/1903. Ça changera un peu des poèmes.

La nouvelle petite ville de Goshen, située dans le comté d'Orange, aux Etats-Unis, avait tout ce qu'il faut pour être une heureuse petite ville. Placée au milieu d'une campagne pittoresque et verdoyante, séduisante par elle-même avec ses villas fleuries et son air renommé pour sa pureté, cette petite ville, néanmoins, souffrait, vis-à-vis de ses rivales du comté, d'un gros désavantage : elle manquait d'eau.
La grande question, pour ses habitants, était donc de savoir comment l'on arriverait à se procurer cet indispensable liquide. Or, il y avait à 3 kilomètres de Goshen un puits artésien, et, à 3 kilomètres plus loin encore, une source si abondante qu'on l'avait appelée la "Source Bouillonnante".
Ferait-on venir l'eau du puits situé à 3 kilomètres, ou de la source située à 6 kilomètres ? Il n'en fallut pas davantage pour séparer les Goshenois en deux camps, qui s'appelèrent les Puisatiers et les Sourciers. Les premiers prétendaient avec raison que faire venir l'eau du puits coûterait juste deux fois moins cher que si l'on poussait les canalisation jusqu'à la source ; les seconds soutenaient, sans avoir tort, qu'une source est presque toujours intarissable, tandis que l'eau du puits disparaît souvent comme elle est venue et que, puisque des dépenses étaient inévitables, il valait mieux n'y pas regarder de trop près et capter la source.
Mais pendant que Sourciers et Puisatiers se disputaient, la question n'avançait pas... d'une goutte d'eau, et Goshen était toujours à sec.
Or, un beau jour, M. Thompson, directeur de la crémerie à laquelle appartenait le puits artésien, s'apercevant que sa pompe ne fonctionnait plus normalement, en fit enlever le piston pour l'envoyer à réparer. L'ouverture du puits était donc là, béante, et le chat de l'usine, Tom, une jolie bête blanche, qui courait à toute vitesse après une feuille morte, ne se soucia pas de ce trou qui, d'ordinaire, n'était jamais à découvert : il y dégringola en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire. Tom était très aimé dans la maison. M. Thompson poussa un cri et dit : "Pauvre bête !" en regardant par-dessus ses lunettes le comptable M. Terhune, il sera mort avant de toucher le fond !"
"Quatre-vingt mètres de profondeur ! soupira à son tour M. Terhune, il sera mort avant de toucher le fond !"
Mais, en Amérique, on n'a pas beaucoup de temps à consacrer à la pitié. D'un même geste M. Thompson et M. Terhune tirèrent leur montre et se dirent chacun de son côté :
"Dix heures cinquante-sept ! il faut que j'aille surveiller mes turbines.
- Dix heures cinquante-sept ! j'ai des traites à payer à onze heures."
Et ils retournèrent à leurs affaires.
Le même jour, vers onze heures, M Makuen, propriétaire de la Source Bouillonnante, examinait son bien en se  demandant pour la millième fois peut-être : "Me l'achèteront-ils ; ne me l'achèteront-ils pas ?" lorsqu'à sa grande surprise il aperçut au milieu du bassin cimenté une oreille blanche, puis entendit un "miaou" lamentable et désespéré. Ce fut bientôt un chat tout entier, un joli chat blanc qu'il vit tourbillonner au milieu de la source.Num_riser0007
Bien vite il le repêcha, puis, comme il avait bon coeur, il le mit sous son pardessus. A ce moment précis, M. Makuen tira sa montre pour voir s'il n'allait pas bientôt déjeuner, et il constata qu'il était onze heures et douze minutes.
Rentré chez lui, il confia le chat blanc à sa femme qui l'essuya, le chauffa et lui donna une pâtée. Mais ce chat était sans doute ingrat car, dès qu'il vit une porte ouverte, il prit son élan... et disparut.
Qui fut absolument interloqué lorsque, racontant à table la fin malheureuse du chat Tom, il aperçut ce même chat pénétrer, comme une trombe, dans la salle à manger ? C'est M. Thompson, directeur de la crèmerie. Il essuya les verres de ses lunettes, se frotta les yeux, et demeura stupide, se demandant enfin s'il n'avait pas rêvé.
Le lendemain, M. Thompson et M. Makuen s'étant rendus l'un et l'autre à Goshen pour leurs affaires, s'y rencontrèrent. Ils causèrent ensemble, ce jour-là, très amicalement, et M. Makuen raconta à M. Thompson comment, la veille, il avait trouvé à onze heures douze du matin, dans la cuvette de sa source, un chat blanc qui, une fois sec et repu, avait quitté la maison, sans qu'on ait jamais pu le retrouver.
Non seulement M. l'ingénieur Thompson était fort en mathématiques, mais encore il connaissait parfaitement la configuration géologique du pays. Il regarda son interlocuteur par-dessus ses lunettes, fit mentalement quelques calculs... et se précipita chez le maire de Goshen.
"Monsieur le Maire, lui dit-il, j'ai l'honneur de vous apprendre que mon puits, qui à 80 mètres de profondeur, communique, par un canal souterrain d'une longueur de 3 kilomètres, avec la source de M. Makuen. Vous êtes donc dans l'obligation d'acheter, non pas la source de M. Makuen qui se trouve à 6 kilomètres de votre ville, mais mon puits qui n'en est éloigné que de 3 kilomètres seulement et qui, désormais, ne peut se tarir tant que la source ne se tarira pas.
Num_riser0006Et il expliqua au maire comment Tom, son chat blanc, qui était tombé à dix heures cinquante-sept dans le puits, avait été repêché à onze heures douze par M. Makuen dans la source, ayant donc franchi en un quart d'heure, par voie souterraine, les 3 kilomètres qui séparent la source du puits.
Et ce jour-là il fut donné aux voyageurs qui traversaient Goshen d'assister à un touchant spectacle. Sourciers et Puisatiers tombaient dans les bras les uns des autres ; des familles divisées se réconciliaient. C'était une joie sans pareille, un tumulte que dominaient les cris : "Hip, hip, hurrah ! pour le chat Tom !" Il n'y avait ni vainqueurs, ni vaincus, puisque le puits communiquait avec la source et que la source, c'était la même chose que le puits. Un seul homme rentra chez lui le coeur navré : c'était M. Makuen a qui sa source restait pour compte.
Quant à Tom, il fut photographié dix-huit fois ce jour-là et reçut la visite de tous les journalistes de New-York... et l'on parle de lui élever une statue.