Ils s'étaient bien battus chacun pour la patrie,
Et maintenant, la chair déchirée et meurtrie,
Ils gisaient là, le Russe et le Français, mourants !
La plaine et le silence alentours étaient grands.
Tous deux, un même mot différent sur leur lèvre,
Se regardaient mourir de leurs yeux pleins de fièvre,
Sans pouvoir échanger l'adieu ni le secours.
Les heures se passaient, ils respiraient toujours.
Ils s'endormirent, seuls, sous la nuit glaciale.
Au milieu de la nuit, levant sa tête pâle,
L'un des deux regarda l'autre : l'autre était mort.
Mais, avant de mourir, par un sublime effort,
Pensant qu'il n'avait plus nul besoin pour lui-même,
Car rien ne le pouvait sauver du froid suprême,
Et que l'autre, - qui sait ? - s'il allait au matin,
Pourrait revoir sa mère et son pays lointain,
Il avait doucement mis son manteau de guerre
Sur l'homme avec lequel il se battait naguère,
Dont sa grande pitié lui faisait un ami,
Et, content de lui-même, il s'était endormi.

Jean AICARD