Triste vieillard, depuis que pour tes cheveux blancs,
Il n'est plus de soutien de tes jours chancelants,
Que ton fils orphelin n'est plus à son vieux père,
Renfermé sous ton toit et fuyant la lumière,
Un sombre ennui t'opprime et dévore ton sang.
Sur ton siège de hêtre, ouvrage de sa main,
Sourd à ses serviteurs à ton ami lui-même
Le front baissé, l'oeil sec et le visage blême,
Tous les jours, en silence, à ton foyer assis,
Tu restes pour attendre ou la mort ou ton fils.

Et toi, toi, que fais-tu, seule et désespérée ;
De ton faon dans les fers, lionne séparée ?
J'entends ton abandon lugubre et gémissant,
Sous tes mains en fureur ton sein retentissant,
Ton deuil pâle, éploré, promené par la ville,
Tes cris, tes longs sanglots remplissant toute l'île.
Les citoyens de loin reconnaissent tes pleurs.
"La voici, disent-ils, la femme de douleurs !"
L'étranger, te voyant mourante, échevelée
Demande : "Qu'as-tu donc, ô femme désolée !"
Ce qu'elle a ? tous les dieux contre elles sont unis ;
La femme désolée, elle a perdu son fils.

André CHENIER

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