Tout près du lac filtre une source,
Entre deux pierres, dans un coin ;
Allègrement, l'eau prend sa courseu29bvima
Comme pour s'en aller bien loin.

Elle murmure : "Oh ! quelle joie !
Sous la terre il faisait si noir !
Maintenant, ma rive verdoie,
Le ciel se mire à mon miroir.

Les myosotis aux fleurs bleues
Me disent "ne m'oubliez pas !"
Les libellules de leurs queues
M'égratignent dans leurs ébats.

A ma coupe, l'oiseau s'abreuve ;
Qui sait ? Après quelques détours
Peut-être deviendrai-je un fleuve,
Baignant vallons, rochers et tours.

Je broderai de mon écume
Ponts de pierre, quais de granit,
Emportant le steamer qui fume
A l'océan où tout finit."

Ainsi la jeune source jase,
Formant cent projets d'avenir ;
Comme l'eau qui bout dans un vase,
Son flot ne peut se contenir.

Mais le berceau touche à la tombe ;
Le géant futur meurt petit ;
Née à peine, la source tombe
Dans le grand lac qui l'engloutit.

Théophile GAUTIER