Je ne sais rien qui soit plus triste
Que ces vieux tombeaux délaissés,
Où jamais ne vient le fleuriste,
Et que la mousse a tapissés.

Ailleurs, le buis correct s'étale,
Autour d'un parterre de fleurs ;
On a lessivé chaque dalle,
Renoirci l'épitaphe en pleurs...

Ici, la grille en fer rouillée,
Oblique sur ces pieds boiteux,
Encadre une pierre écaillée
Où s'émiette un "ci-gît" douteux

Sous le lichen gris qui dévore
Les derniers secrets du passé,
A peine l'on déchiffre encore
Quelque nom bientôt effacé.

Fuyant les tombes contiguës
Où sommeille un hôte nouveau,
Les chardons mêlés aux ciguës
Poussent aux fentes du caveau.

Les feuilles mortes, manteau sombre,
A quelques pas des gazons verts,
Dans le jardinet qui s'encombre,
Font un fumier tous les hivers.

Et, coiffant une urne qui penche,
Un rouleau de foin tout pourri
Rappelle la couronne blanche,
Présent d'un coeur endolori.

Qui donc es-tu, pauvre poussière,
O mort qui n'es plus visité,
Être obscur, couché sous la pierre,
Où mon pied distrait s'est heurté ?

Eugène MANUEL

Apparition