La vigne se plaignait un jour au vigneron
De ce qu'il lui coupait maint et maint rejeton,
Dont le feuillage épais et le bois inutile,
Loin de la rendre fertile,
Auraient épuisé sa vigueur.
"Eh ! pourquoi donc, lui disait-elle,
Me traitez-vous avec tant de rigueur ?
Pour mon bien vous montrez du zèle ;
Je suis l'objet de vos sueurs ;
Vous m'aimez ; cependant vous m'arrachez des pleurs.
L'amour est-il donc si sévère ?
- Que vous pénétrez peu dans mon intention !
Lui répondit alors le prudent vigneron.
Vous croyez que ces coups partent de ma colère ?
Ah ! connaissez mieux mon dessein.
Dans le mal que j'ai pu vous faire.
Votre intérêt a seul conduit ma main.
Si je coupais point tout ce bois inutile,
Bientôt vous deviendriez stérile ;
Vous ne produiriez plus ni des fruits ni des fleurs ;
Au lieu qu'en vous faisant répandre quelques pleurs,
Je vous rends beaucoup plus fertile,
Et de Bacchus sur vous j'attire les faveurs."
C'est à vous, jeunes gens, que ma fable s'adresse ;
Connaissez à ces traits l'amour et la sagesse
De ceux qui veillent sur vos moeurs,
S'ils vous font quelquefois éprouver leurs rigueurs,
Ce n'est pas que pour vous ils manquent de tendresse :
Ils cherchent seulement à vous rendre meilleurs.

LABBE

30octobre07_047