A propos de Pater, écoutez une histoire :
Simple, pauvre d'esprit, ou du moins de mémoire,
Un berger savoyard, sage et pieux garçon,
N'avait pu retenir, après mainte leçon,
En latin l'Oraison dite Dominicale.
L'évêque d'Annecy, le bon François de Sale,
Eut la peine et la gloire, en cet obtus esprit,
De graver le Pater. Voici comme il s'y prit :
Sans miracle il obtint réussite complète ;
Au besoin sur vous-même essayez la recette.
"Combien dant ton troupeau comptes-tu tes moutons ?
Dit le saint au berger. - Quarante. - Ont-ils des noms ?
- Non, bé bé, sert pour tous. - Fort bien, reprit l'apôtre.
Tu sais facilement distinguer l'un de l'autre ?
- Oh ! pour ça, je m'en vante, et je suis assuré
Par la couleur, par la taille, ou la tête ou la queue,
Que je les pourrais tous connaître d'une lieue,
Comme vous, monseigneur, d'avec notre curé.
- D'apprendre l'Oraison j'ai trouvé la manière :
Nomme chaque mouton d'un nom de la prière ;
Ton mouton le plus gros s'appellera Pater.
- Pater, bon ! le second Noster. - Pater Noster,
Bon ! - Qui es in coelis, troisième et quatrième ;
Et sanctificetur sera pour le cinquième,
- Je ne pourrai jamais, si les mot sont si longs !
Celui-là suffirait pour deux ou trois moutons."
Le saint très patient, le berger très docile
Sortirent cependant de ce cas difficile ;
Du Pater à l'Amen, baptisant les moutons,
L'oraison fut apprise en quarante leçons...
L'évêque, satisfait d'un si louable zèle,
Dit : "Que ton souvenir soit désormais fidèle !"
Six mois après, le saint retrouve le berger,
Sur le Pater Noster il veut l'interroger.
L'écolier, pour aider sa mémoire rebelle,
Rassemble autour de lui ses moutons qu'il appelle,
Et pensif, l'oeil ouvert, et l'index en avant,
Ne ressemble pas mal à cet âne savant
Qui, la patte tendue et l'oreille baissée,
Dans un jeu va trouver une carte pensée.
"J'y suis : Pater Noster in coelis... - Mon garçon,
Tu te trompes : Pater noster in coelis, non."
Mais l'écolier poursuit sa prière et l'achève.
"C'est fort bien, excepté le troisième mouton,
Qui es. - Oh ! de qui es il n'est plus question ;
Pauvre qui es ! reprit en larmoyant l'élève,
Vous ne savez donc pas ? Le loup me l'a croqué ;
Depuis ce temps qui es au Pater a manqué."