L'oeil est un glauque aquarium d'eau somnolente :
Tranquillité, repos apparent, calmes plis
Comme ceux qui s'éternisent dans les surplis ;
Puis tout à coup un trouble, une ascension lente
D'un désir qui vient faire une blessure à l'eau,
Moires d'une blessure élargie en halo.
Ce désir s'évapore ; un autre lui succède.
Chacun des mouvements de l'âme en cette eau tiède
Est une ombre sous des vitres qui disparaît ;
En fuite comme avec des nageoires, l'ombre erre
Et s'argente dans la transparence du verre.
Aquarium peuplé de songes en arrêt !
Une pensée y nage à peine définie
Et retourne dormir dans des varechs couchés
Parmi les minéraux du crâne et ses rochers.
Une autre pensée ose - et c'est une actinie
Ouvrant dans la prunelle un coquillage-fleur,
Mais qu'on l'effleure, il se reclôt avec douleur !

Paysage qui change à tout instant : pensées
Qui sont des poissons noirs, des perles nuancées,
Des monstres froids ou des infiniment petits,
Corpuscules dans le fond de l'être blottis ;
Embryons de projets, vagues germes de rêves,
Émergeant d'on ne sait quel abîme mental,
Qui montent jusqu'à l'oeil en assomptions brèves
Et viennent animer cet écran de cristal.

Georges RODENBACH - Ces vers font partie d'un recueil, le Voyage dans les yeux, qui fut d'abord publié à part en 1893, puis réimprimé en 1896 dans les Vies encloses.

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