Il y a des milliers d'années, vivait dans l'île de Man une race de chats renommée pour la longueur phénoménale te laManx beauté de leurs queues. Malgré leurs robes courtes et épaisses, la fourrure de leurs queues était longue, frisée et de couleur bigarrée, et ils étaient très fiers de cette distinction extraordinaire. Depuis leur plus tendre enfance, ils accordaient toujours une attention et un soin particuliers à la toilette de leur queue.
A cette époque, les gens qui habitaient l'île de Man étaient en guerre contre quelques chefs irlandais qui, de temps en temps, faisaient des incursions dans l'île, mettant à mort des centaines d'hommes et emmenant les femmes et les enfants en captivité. Étant une race pacifique, tout à fait inaccoutumée à la vie militaire, les habitants de l'île de Man n'opposèrent d'abord qu'une faible résistance et se trouvèrent complètement désemparés quand ils cherchèrent à se défendre, mais petit à petit ils apprirent l'art de la guerre et leurs guerriers finirent par devenir aussi cruels et féroces que les Irlandais eux-mêmes, et portèrent même la guerre dans le pays de leurs ennemis.
Malheureusement pour les chats, il vint à  l'idée d'un des gouverneurs que des queues de chat, de l'espèce particulièrement splendide portée par leurs propres chats, auraient un effet extrêmement impressionnant fixées aux casques de leurs guerriers, à la place des panaches de plumes de coq portées par les Irlandais, et il donna immédiatement l'ordre de se procurer un grand nombre de queues.
En moins d'une semaine, la population des chats avait considérablement diminué ; cependant, il y avait encore beaucoup de guerriers sans plumet, et la chasse continua avec la même vigueur.
Une certaine chatte, sachant qu'elle allait bientôt avoir des chatons, et voyant avec angoisse le sort tragique de la plupart de ses amis et parents, après avoir beaucoup réfléchi, monta péniblement tout en haut de la plus haute montagne de l'île. Là, dans un impénétrable fourré, ses petits furent mis au monde et elle les nourrit en attrapant les oiseaux et les petits animaux qui fréquentaient les flancs de la montagne.
Mais ce n'était pas la peine, pensait-elle, d'élever ses chatons avec tant de soins, si c'était pour les voir tuer quand il deviendraient grands et chercheraient des aventures dans des régions de l'île plus éloignées. Très à contre-coeur, car elle avait toute la fierté de sa race pour la queue de l'espèce, elle prit une grande résolution ; elle coupa avec ses dents la queue de tous les chatons, quelques jours après leur naissance, si bien qu'il ne resta pas le plus petit moignon.
Ses six chatons prospérèrent et devinrent gras dans leur nid dans le fourré, et comme aucun d'eux n'avait de queue, ils regardèrent tout simplement celle de leur mère comme un jouet mis là tout exprès pour eux. Elle se demandait quelquefois s'ils ne lui feraient pas de reproches quand ils iraient faire visite à leurs parents de la plaine et verraient que leurs cousins avaient tous des queues magnifiques, mais, étant un chat sage, elle remettait l'explication jusqu'au jour où elle s'y trouverait contrainte.
Comme ils devenaient plus grands et commençaient à chasser eux-mêmes, les chatons trouvèrent qu'il était beaucoup plus facile de s'asseoir et de se laisser glisser le long du flanc de la montagne plutôt que de courir, et ils devinrent extrêmement habiles dans la glissade, s'amusant souvent à faire le toboggan depuis le haut de la montagne jusqu'en bas.
Le résultat immédiat de cet exercice anormal fut qu'ils acquirent tous un derrière très rond et poli et que leurs pattes de derrière devinrent plus longues et plus fortes que leurs pattes de devant ; de cette manière se développa une démarche sautante particulière qui leur était d'un grand secours quand ils remontaient les flancs de la montagne pour rentrer chez eux.
A la fin, le jour vint où leur mère décida qu'elle ne pouvait plus remettre davantage leur présentation à leurs parents et qu'elle devait les emmener dans la plaine chercher le chef de famille et lui faire ses humbles excuses pour la liberté qu'elle avait prise avec la queue ancestrale... mais quand, fière de sa belle portée, mais cruellement honteuse de se manque de queue, elle les conduisit dans la plaine, elle découvrit qu'elle n'avait plus de parents... Ils avaient été tous massacrés pour fournir des plumets aux guerriers du gouverneur.
C'est ainsi qu'il se fit que ces chatons devinrent les ancêtres de tous les chats de l'île de Man. Quand ses filles arrivèrent à l'âge du mariage, la vieille chatte leur dit ce qu'elle avait fait, pour qu'elles, à leur tour, coupassent secrètement la queue de tous les chatons qui leur naîtraient ; mais, après quelques générations, il ne naquit plus de chatons munis d'une queue. Chaque femelle était instruite soigneusement par sa mère de ce qu'elle devait faire si un chaton naissait avec une queue, et d'avoir à encourager ses chatons dans l'exercices de glissades. Mais au bout d'un siècle environ, ce conseil devint purement traditionnel, car les chats de l'île de Man étaient tous sans queue, et tous sautaient comme des lapins.